L’énigme Macron : Super-ministre.

Samedi 25 octobre 2014 // La France

Pourquoi accepter un poste au gouvernement deux mois après avoir quitté l’Elysée ? Pourquoi assumer l’échec d’une politique socialiste qu’il n’a pas pu éviter lorsqu’il était conseillé de Hollande ? Emmanuel Macron est un mystère et un phénomène.

Mardi 26 août à midi, un proche d’Emmanuel Macron lui envoie un texto après avoir entendu son nom cité à la radio : « Alors, tu prends quel portefeuille ? » Réponse immédiate de l’intéressé, depuis son appartement de la rue Falguière donnant sur le clocher de Saint-Jean-Baptiste-de-La-Salle : « Le mien. Après deux ans à l’Élysée, je suis ruiné ! » Vers 16 heures, le même jour, François Hollande le fait appeler alors qu’il est en réunion avec Manuel Valls et Jean-Pierre Jouyet, pour finir la composition du gouvernement. Pratiquement tous les ministères sont pourvus, sauf celui qu’occupait Arnaud Montebourg. Celui-là même qui a déclenché cette crise gouvernementale.

Manuel Valls avait pensé au nom d’Emmanuel Macron, avec qui il s’est toujours bien entendu. Mais il n’a pas osé en parler cette fois-ci après avoir essuyé un veto du chef de l’État, au printemps dernier, lorsqu’il avait émis l’idée de le nommer au Budget, voire même à la place de Pierre Moscovici. La réponse de Hollande avait été cinglante : « Ne peut être ministre que quelqu’un qui a connu l’épreuve du suffrage universel. » Louis Gallois étant introuvable et également non élu, comme Anne Lauvergeon, considérée comme ingérable par le président de la République, Jean- Pierre Jouyet tente sa chance : « Et si on proposait le poste à Emmanuel Macron ? ». Manuel Valls est ravi. Cela renforcerait la ligne sociale-libérale de ce nouveau gouvernement. François Hollande se laisse convaincre.

Au moment de l’annonce de la formation du nouveau gouvernement par le secrétaire général de l’Élysée, son nom constitue la surprise de cette nouvelle équipe. Jean-Pierre Jouyet, qui égrène les portefeuilles avec la neutralité du fils de notaire de province qu’il est, ne peut cacher sa joie en prononçant le nom d’Emmanuel Macron.

Les deux hommes sont très proches, malgré près d’un quart de siècle de différence d’âge. Ils sont tous les deux des catholiques de gauche, formés par les jésuites, passionnés par l’intérêt général. Enfin, c’est Jean-Pierre Jouyet qui a fait se rencontrer Emmanuel Macron et François Hollande, en 2006.

À peine a-t-il accepté cette nouvelle charge que le jeune ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique a tout juste le temps de prévenir la London School of Economics qu’il ne pourra faire sa rentrée comme prévu en tant que maître de conférences (senior fellow) et chargé de recherche, au début du mois d’octobre. Car pour se désintoxiquer de ces deux années passées comme secrétaire général adjoint de l’Élysée, au poste qu’ont occupé sous Nicolas Sarkozy des personnalités comme François Pérol et Xavier Musca, Emmanuel Macron avait opté pour l’enseignement à l’étranger. Tout en songeant déjà à la création d’une petite "boutique" de banque d’affaires, pour laquelle il avait commencé à recruter certains collaborateurs.

Après avoir été rapporteur adjoint de la commission pour la libération de la croissance, présidée par ce dernier, puis membre à part entière, il avait commencé à goûter aux arcanes du pouvoir. Et s’il était très bien rémunéré chez Rothschild, les 156 000 euros que lui procurait chaque-année son poste de conseiller économique et sherpa de François Hollande suffisaient à le satisfaire.

Malgré tout, cela faisait un an maintenant qu’Emmanuel Macron songeait à la meilleure manière de quitter le navire. Un grand banquier parisien lui avait apporté, au printemps, un exemplaire rare des Mémoires du directeur de cabinet du maréchal Pétain à Vichy, Henry du Moulin de Labarthète. Ce dernier y explique comment il a cherché à quitter son poste dès qu’il a vu que cela tournait mal, mais qu’il s’est trouvé pris dans un engrenage infernal. Avec l’arrivée de Jean-Pierre Jouyet à l’Élysée, en avril dernier, Emmanuel Macron s’est senti plus libre de partir. Ce qu’il a fait au début du mois de juillet, avant d’aller passer trois semaines en Californie en famille, mais aussi pour y renouer des contacts dans le milieu du numérique.

L’autre grande question qui plane sur cette nomination tient aux marges de manoeuvre qu’aura le jeune prodige à un poste très politique, où il faut en permanence composer avec les administrations, les parlementaires et les corps intermédiaires. En tant que ministre de l’Industrie, il sera comme un poisson dans l’eau, surveillant de très près les rapprochements de grands groupes, vantant les mérites du made in France aux investisseurs étrangers et cherchant à libérer la croissance partout où elle est bloquée.

Il n’en reste pas moins qu’il a beau être philosophe, inspecteur des Finances et pianiste émérite, il n’est pas un faiseur de pluie, comme disent les Américains. Il pourra toujours dire aux patrons que la vie sera plus belle demain, ce n’est pas lui qui tient les cordons de la bourse, ceux de la conjoncture et surtout de la confiance. Le footballeur qu’il est fait désormais partie d’une équipe dont l’entraîneur, François Hollande, est toujours aussi peu pris au sérieux que l’était Raymond Domenech. Y compris par ses propres joueurs.

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