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L’école face à la « petite noblesse » des enfants « surdoués »

31 JUILLET 2012 | PAR LUCIE DELAPORTE

Jeudi 30 août 2012 // La France

Le sujet pouvait paraître mineur, presque anecdotique. Dans un système scolaire qui produit tant d’exclusion, pourquoi s’intéresser à la minorité d’enfants qui semble la mieux dotée, ces « surdoués » ou « intellectuellement précoces », sur lesquels la littérature psychologique a déjà abondamment écrit ? C’est pourtant en empruntant cette porte dérobée que Wilfried Lignier, jeune sociologue du CNRS et auteur de La petite noblesse de l’intelligence, une sociologie des enfants surdoués (La Découverte), renouvelle une question majeure du champ éducatif. Comment les classes moyennes et supérieures ont-elles réagi à la massification scolaire des années soixante-dix ?

Depuis l’avènement du collège unique, une question taraude les catégories supérieures : l’école démocratisée ne risque-t-elle pas de gâcher les meilleurs ? Leurs enfants ne seront-ils pas noyés dans ce grand bain commun ? De manière symptomatique, la question des enfants « supérieurement intelligents » émerge au moment de la loi Haby de 1975 sur le collège unique. « C’est clairement une réaction à la philosophie de cette loi, confirme Wilfried Lignier. Qu’en est-il des enfants extraordinaires dans une école qui devient ordinaire et où les gens qui la fréquentent sont, eux aussi, bien ordinaires ? »

Le sociologue Wilfried Lignier
Le sociologue Wilfried Lignier© NC

Or la légitimité du thème du « sur-don » en France, où la psychométrie fait le plus souvent sourire ou frémir, était loin d’être acquise, contrairement aux États-Unis par exemple où la question des « gifted » était déjà très ancrée dans le paysage éducatif. La manière dont va s’opérer la reconnaissance institutionnelle de cette question est d’ailleurs une des parties les plus passionnantes de cette réjouissante enquête.

Au départ, raconte Lignier, une poignée de militants, qu’il désigne comme « les militants de l’intelligence », vont faire un patient et efficace travail de lobbying auprès de la puissance publique. Ces parents se retrouvent autour d’un psychologue libéral niçois, Jean-Charles Terrassier, au milieu des années 70, lui-même membre d’une association regroupant des adultes au QI conséquent, « sorte de Rotary club de l’intelligence ». Lequel fonde, en 1971, l’association nationale pour les enfants surdoués avec un vrai agenda politique. « Ils ne sont pas politisés au sens où on l’entend habituellement quand on est de gauche par exemple avec des partis des syndicats. Mais ce travail montre qu’il s’agit bien de mouvements sociaux, qui ont des objectifs institutionnels donc politiques. »

Leur première approche, qui consiste à interpeller les pouvoirs publics sur le gâchis économique pour une nation de ne pas reconnaître les enfants supérieurement intelligents à la manière des Américains qui y voient un levier pour concurrencer les Soviétiques –, passe très mal en France. Le thème du « sur-don » rappelle celui du surhomme et ces premiers militants se retrouvent, comme le raconte l’une des personnes interrogées, pratiquement assimilés aux « nazis ».

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