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L’après-Hollande a commencé.

Par christian salmon

Samedi 12 juillet 2014 // La France

C’est le secret le mieux gardé de la République : il n’y a plus de gouvernement. Mais y a-t-il encore un président ? L’affaire de la vraie fausse démission d’Arnaud Montebourg n’est pas un nouveau couac suivi d’un démenti de plus. Elle dit la lutte pour le pouvoir qui s’intensifie dans le vide laissé par la gestion erratique de François Hollande.

C’est le secret le mieux gardé de la République. Il n’y a plus de gouvernement. Bien sûr, il y a encore des ministres qui se rendent à l’Élysée chaque mercredi. Il y a toujours un premier ministre qui s’efforce de conserver sa majorité à l’Assemblée. Mais il n’y a plus de gouvernement. Serait-ce, comme l’écrivait François Mitterrand dans Le Coup d’État permanent, que sous la Ve République « seul le président de la République ordonne et décide » ? Rien n’est moins sûr. D’ailleurs, y a-t-il encore un président à l’Élysée ? 

La question n’est plus taboue dans les coulisses du pouvoir. Le doute s’insinue jusque chez ses plus fidèles collaborateurs. Pour certains, nous sommes à la veille d’une crise de régime qui pourrait emprunter les chemins de la dissolution. Pour d’autres, le temps d’une recomposition de la gauche a commencé sur les ruines du vieux parti socialiste. Pour d’autres enfin, l’« après hollandisme » a commencé.

« Hollande le Bref » ou l’obsolescence programmée de la fonction présidentielle. Aux partisans d’une VIe République, il offrirait à la fois le déclin du régime présidentiel et une reparlementarisation de la vie politique sans même changer de Constitution. C’est une stratégie que certains au gouvernement pratiquent déjà ouvertement, comme ce fut le cas en mars lorsqu’ils décidèrent de mettre sous tension la fonction présidentielle en imposant au président de la République le choix de Valls comme premier ministre, une prérogative qui est pourtant un marqueur de la Ve République.

Conseil des ministres du 18 juin.
Conseil des ministres du 18 juin. © (Elysée)

L’affaire de la démission annoncée d’Arnaud Montebourg, explicitée cette semaine dans Le Nouvel Observateur (c’est à lire ici) et aussitôt démentie par l’intéressé, vient s’ajouter à la longue liste des couacs, coups de gueule et autres escarmouches qui nourrissent depuis deux ans la chronique de la cacophonie gouvernementale. Du renvoi de Nicole Bricq du ministère de l’écologie un mois après sa nomination, au limogeage brutal de Delphine Batho avant l’été 2013 pour crime de lèse budget ; de la démission annoncée puis abandonnée d’Arnaud Montebourg, désavoué publiquement par Matignon à propos de Florange, à la démission forcée de Jérôme Cahuzac, coupable d’avoir menti aux plus hautes autorités de l’État, le casting gouvernemental est soumis à rude épreuve.
Comment l’interpréter ? Jusque-là, on l’imputait au défaut de leadership de Jean-Marc Ayrault. Avec l’arrivée de Manuel Valls à Matignon, la guéguerre a pourtant redoublé d’intensité entre tribus socialistes. Depuis le mois de mars, elle a gagné les bancs de l’Assemblée où les opposants au gouvernement se comptent : ils étaient 11 conjurés au début, lors du discours de politique générale de Manuel Valls ; plus de 40 à s’abstenir sur le plan de 50 milliards d’économies des dépenses publiques, et voilà qu’ils lancent l’« Appel des cent » (lire ici l’article de Mathieu Magnaudeix). Mais si on les interrogeait sous couvert d’anonymat, me dit un député socialiste, les deux tiers du groupe socialiste seraient d’accord avec les frondeurs.

À Solférino, on réclame un chef, capable de livrer bataille. Le parterre s’impatiente. Quand la bataille des idées s’éteint, que les projets de transformation cèdent la place aux calculs des comptables, le vieux bonapartisme renaît de ses cendres. Déjà Valls perce sous Hollande. Il a entamé sa marche sur Rome ; « sa marche sur les Roms », rectifie un député frondeur !

Ainsi va la France « personnalisée », écrivait Mitterrand… « Je connais des Français qui s’en émerveillent, qui ne sont pas choqués de voir leur patrie réduite aux dimensions d’un homme… Ils ont du vague à l’âme dès qu’ils sont privés du frisson que leur procure le meilleur artiste de la télévision, le dernier des monstres sacrés… Ils ont hâte de voir une tête dépasser le rang et d’obéir à la vieille musique du droit divin tirée de la mythologie du moment. » Ces lignes ont été écrites par François Mitterrand il y a un demi-siècle et elles n’ont rien perdu de leur actualité.

C’est que rien n’a changé ! Nous sommes sous le même régime dont les effets de personnalisation ont été aggravés par l’apparition des chaînes d’info en continu. Depuis trente ans, alors que la vie politique médiatique se concentre de plus en plus sur la conquête du pouvoir présidentiel – l’élection au suffrage universel devenant non seulement le moment clé de la vie démocratique, mais l’élément qui surdétermine entre deux élections toutes les stratégies des acteurs –, les attributions du président se dissipent, se dispersent. Les enjeux nationaux se réduisent à l’élection ou la réélection d’un homme. La Nation réduite aux dimensions d’un homme…

18 juin, cérémonie au mont Valérien.
18 juin, cérémonie au mont Valérien. © (Elysée)

Cette personnalisation s’accompagne d’une « virilisation » de la politique. Triomphe des postures martiales et des coups de menton. Cécile Duflot souligne à ce propos un paradoxe intéressant : « Plus l’exercice du pouvoir se révèle difficile dans un monde mouvant et complexe, plus les caractéristiques que l’on attend d’un homme politique se durcissent, se virilisent : mâchoire carrée, menton en avant, discours martial. Cela crée une sorte de dissonance cognitive entre l’idéal type du mec autoritaire et le fait qu’on voit bien qu’il ne tient rien. »

Plus l’État est désarmé, plus il doit afficher son volontarisme. La posture du « volontarisme » néolibéral est la forme que prend la volonté politique lorsque le pouvoir est privé de ses moyens d’agir. Mais sa crédibilité est gagée sur la puissance effective de l’État. Si cette volonté affichée n’est pas suivie d’effets, le volontarisme est démasqué comme une posture. Il faut donc qu’il redouble d’intensité, qu’il s’affiche avec plus de force pour se recrédibiliser, démonstration qui va accentuer encore le sentiment d’impuissance de l’État.

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