L’annonce d’un référendum sur les droits des chômeurs.

La scène se passe le 9 février dans un restaurant universitaire à Alançon-Damighy dans l’Orne, où François Bayrou déjeune à l’occasion d’un déplacement de campagne.

Vendredi 9 mars 2012 // La France

François Bayrou

La scène se passe le 9 février dans un restaurant universitaire à Alançon-Damighy dans l’Orne, où François Bayrou déjeune à l’occasion d’un déplacement de campagne. Il décroche son portable ; quand il raccroche, il n’est plus le même. « C’était saisissant raconte Lambert, président UMP du conseil général, qui a rejoint le président du MoDem en novembre dernier. Il est brutalement devenu à la fois grave et réfléchi. » Grave, le mot qu’emploie alors François Bayrou en s’adressant aux journalistes présents, qu’il invite à sortir de table pour leur parler, à l’écart. Il vient d’apprendre que Nicolas Sarkozy, dans son interview à paraître dans le Figaro Magazine, envisage de proposer un référendum sur les chômeurs. Ses propos sont violent : « L’annonce d’un référendum sur les droits des chômeurs est une idée pernicieuse, qui montre à quel point le pouvoir est aujourd’hui dans le désarroi, lâche-t-il. Cibler les chômeurs et en faire un sujet d’affrontement au sein de la société, comme si le problème c’était eux et non l’absence d’emplois, c’est une perte totale des responsabilités. Si on veut mettre le pays à feu et à sang en faisant des chômeurs des ennemis publics, il ne faut pas s’y prendre autrement. Ce que propose Nicolas Sarkozy est indigne de ce que devrait être un homme d’État. »

Nouvelle charge deux jours plus tard, à la Maison de la chimie, à Paris, où le centriste tient le troisième forum de son agenda 2012-2020. Cette fois, François Bayrou lance un appel à tous les humanistes à le rejoindre, à faire taire les intérêts politiques, de camp ou de parti pour défendre l’essentiel, le monde qu’on veut transmettre aux enfants : « Le moment est venu de dire : "C’est assez, ça suffit, stop." »

Pour le centriste, l’heure de vérité a sonné. Après une entrée en campagne réussie, mi-décembre, où il avait doublé son score dans les sondages, passant de 7 à 14 % d’intentions de vote au premier tour en un mois, sa progression s’est arrêtée et il s’est même un peu tassé, autour de 12 %. Le cap résolument droitier pris par le chef de l’État pour lancer sa campagne est une véritable aubaine. Depuis le grand meeting du Bourget de François Hollande, où le socialiste a repris la main et rassuré son camp sur ses capacités à aller à la bataille, c’est sur sa droite que François Bayrou peut dorénavant espérer gagner des voix. Et les projets de référendums sur les immigrés et les chômeurs sèment le trouble, justement, à droite. Il y a ceux qui se réjouissent de la position du chef de l’État, comme Thierry Mariani et une bonne partie de la Droite populaire. Et ceux qui ont passé le week-end à tempérer. Comme la ministre de 1’Ecologie, Nathalie Kosciusko-Morizet, qui a récusé toute droitisation de Sarkozy, considérant même son idée de consultation « très moderne ». Ou le conseiller spécial du président, Henri Guaino ? qui a rappelé que ces référendums n’étaient pour l’instant qu’une simple éventualité, en cas de blocage, et dénoncé « une avalanche de mensonges et de caricatures ».

Ces tentatives d’apaisement ont-elles suffi à dissiper le malaise ? Passé la surprise des annonces du président candidat, les premières réactions sont tombées. Comme celle ; très attendue, de Jean-Louis Borloo, le président du Parti radical, qui a clairement fait état de son désaccord avec les propositions de Sarkozy sur les chômeurs. Du député UMP Étienne Pinte, l’un des plus fidèles partisans de François Fillon, qui a parlé de « faute contre l’éthique républicaine ». De Dominique Paillé, ex-porte-parole de l’UMP, lui aussi membre du Parti radical : « Ce n’est pas un projet de société, mais un virage très dangereux. Attention, a-t-il prévenu, à trop chasser sur les terres populistes, ce sera la rupture avec l’électorat centriste humaniste. » C’est exactement ce qu’espère le président du MoDem, comme le titrait à la une l’hebdomadaire Marianne, le 4 février : « Et si la droite ralliait Bayrou... » Dans son entourage, on veut y croire.

Pour l’instant, les adhésions se font au compte-gouttes. Mais elles sont néanmoins régulières. Après les renforts de l’automne (Jean Arthuis, Alain Lambert, Bernard Bosson, Anne-Marie Idrac, Dominique Versini), du député villepiniste Daniel Garrigue, François Bayrou a été rejoint par Philippe Douste-Blazy, début janvier, puis par une douzaine de parlementaires, présidents de conseil général, maires. Vendredi dernier, d’anciens membres du RPR proches de Philippe Séguin ont aussi annoncé la création du Collectif d’opinions républicaines, pour soutenir sa candidature. Leurs leaders parlent d’une centaine de membres, venus de l’ex-RPR, de l’UMP et de République solidaire, le parti de Dominique de Villepin. Des ralliements toujours bienvenus mais qui ne suffisent pas à enclencher le grand mouvement faisant apparaître François Bayrou comme le recours. Au MoDem, on rêve d’un appel des 43 comme en 1974, où des parlementaires gaullistes avaient lâché Chaban pour rejoindre Giscard. À l’UMP, on rêve d’une campagne qui démarrerait tambour battant lors du grand meeting de Marseille, dimanche, avec un candidat qui, dès qu’il sera dans la mêlée, renversera la tendance, retrouvera la faveur des sondages et finira par inquiéter Hollande.

L’Élysée ne croit pas à un "appel des 43" Pour l’instant, les parlementaires attendent de voir si Sarkozy va gagner son pari. Ce que ne croit pas Alain Lambert : « L’homme qui a gouverné pendant cinq ans n’est pas celui pour lequel les Français ont voté, estime l’ancien ministre du Budget. Je ne lui vois aucune chance de gagner en 2012. Son inconstance est destructrice de confiance. Il nous offre le spectacle de celui qui se noie. Une panique, faite de cris et de gestes désordonnés, contre-productifs. Pour l’instant, les parlementaires sont sous contrôle. Ils retrouveront leur libre arrente à la fin de la session, début mars, et ils mesureront alors l’ampleur du fossé qui s’est creusé entre les Français et le président. C’est à ce moment qu’ils pourraient faire mouvement vers Bayrou. » Scénario qu’écarte l’Élysée, qui ne croit ni à un "appel des 43" ni à une nouvelle dynamique Bayrou.

D’ici là, la bataille va faire rage. « Valeurs contre valeurs », a lancé François Bayrou ce week-end, parlant, pour la première fois dans le journal de 20 heures de France 2, de « fracture ». Cette fois, la campagne électorale est partie et ne devrait plus connaître de temps morts. Avec, pour commencer, deux semaines cruciales où l’on verra si le candidat Sarkozy réussit son entrée dans l’arène. Ou pas. 

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