L’affaire Bettencourt rebondit.

Jeudi 26 avril 2012 // La France

Drapeau de FranceJustice : Le juge Gentil met la pression sur Patrice de Maistre, l’homme de confiance de Liliane Bettencourt. Mais Nicolas Sarkozy, qu’il soupçonne d’avoir bénéficié d’un financement illicite, ne peut être entendu. Immunité oblige. Et après, que peut-il se passer ?

L’affaire Bettencourt ? « Une boule puante. » Nicolas Sarkozy a vivement réagi, ce mardi 3 avril, sur Canal Plus, à propos des soupçons de financement illicite par Mme Bettencourt de sa campagne présidentielle de 2007. Avant de marteler : « Mes comptes n’ont été contestés par personne. »Le chef de l’État dément donc catégoriquement l’analyse du juge bordelais Jean-Michel Gentil ».

Mais pour l’heure, Sarkozy ne risque aucune convocation chez le magistrat. Et pour cause : il jouit d’une immunité pénale qui le met à l’abri de toute poursuite judiciaire et même d’une audition à titre de simple témoin. Ce principe a été réaffirmé par le Congrès réuni à Versailles, le 23 février 2007.

Depuis qu’il a été saisi du sulfureux dossier Bettencourt en novembre 2010, avec deux autres collègues, le juge Jean-Michel Gentil a grandement "déblayé" le terrain. Il a désormais la quasi-certitude que Patrice de Maistre, l’ex-gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt, a financé via les fonds de la vieille dame l’activité politique de Nicolas Sarkozy, entre 2007 et 2009, à hauteur de 800 000 euros, dont 400 000 pour la campagne présidentielle du candidat de l’UMP. Placé en détention le 22 mars son maintien a été confirmé le 30 mars de Maistre nie avoir remis la moindre somme d’argent en espèces à Éric Woerth, alors trésorier de la campagne de Sarkozy et futur ministre du Budget. Autrement dit, celui qui remettait les fonds au futur président de la République. Si de Maistre, encore aujourd’hui, comme Woerth hier, ont catégoriquement démenti un tel scénario, Nicolas Sarkozy se situe exactement sur la même ligne. Seulement voilà : Patrice de Maistre, très affecté par son séjour à la prison de Gradignan a eu une phrase ambiguë le 29 mars, jour de sa comparution devant la chambre de l’instruction de Bordeaux. La voix couverte par des sanglots, il a déclaré : « Je n’ai rien fait de ce qui m’est reproché, j’ai seulement travaillé. Ce que je n’ai pas fait, c’est arrêter un système qui existait depuis quarante ans. Cela aurait été plus facile pour moi de dénoncer ce système. »

Des propos qui sonnent comme un aveu. Lequel a déjà été recoupé par plusieurs membres de l’entourage de la femme la plus riche de France, qui ne se sont pas privés de rappeler, que, surtout du temps d’André Bettencourt, époux de Liliane, des visiteurs célèbres se rendaient à l’hôtel particulier du couple à Neuilly-sur-Seine.

C’est ainsi que Chantal Trovel, ex-secrétaire d’André Bettencourt citera les couples Barre et Woerth, mais sans jamais affirmer qu’à l’occasion de ces visites étaient effectuées des remises d’argent à l’inverse, Claire Thibout, l’ancienne comptable de Mme Bettencourt, entendue à plusieurs reprises par la PJ en 2010, laissera entendre qu’Eric Woerth aurait reçu de l’argent de l’héritière de L’Oréal. Toujours par l’intermédiaire de Patrice de Maistre. De l’argent destiné à Nicolas Sarkozy. « Des calomnies qui n’ont qu’un seul but, salir sans aucune espèce de réalité », tonnera le chef de l’État, le 6 juillet 2010, à l’occasion d’une table ronde sur la médecine de proximité, à Brie-Comte-Robert.

Décidément, plus l’instruction avance, plus l’ex-homme de confiance de Mme Bettencourt apparaît comme le personnage central de cette histoire balzacienne. Et le détenteur de bien des secrets distillés dans la résidence de Liliane Bettencourt. Les fameux enregistrements sauvages effectués par le majordome Pascal Bonnefoy, entre mai 2009 et mai 2010, le laissaient deviner. Voix de stentor, sûr de lui, cet ancien commissaire aux comptes de L’Oréal contrôlait tout. Voulait tout savoir. Avec un objectif immuable : rendre service à "sa patronne" et la protéger. C’est ainsi, qu’à l’occasion des écoutes clandestines, on l’entend la mettre en garde sur le danger à posséder deux comptes en Suisse, au demeurant bien garnis (65 et 13 millions d’euros). Il sait également s’attirer les bonnes grâces de Mme Bettencourt en lui indiquant qu’il connaît bien Patrick Ouart,le conseiller justice de l’Élysée aujourd’hui chez LVMH et qu’Éric Woerth « est un ami ». Évoquant l’épouse de l’ancien ministre du Budget, Florence, qu’il a recrutée, « pour lui faire plaisir », de Maistre constate : « En fait, avoir la femme d’un ministre comme ça, ça n’est pas un plus, c’est un moins »...

Efficace et dévoué, Patrice de Maistre réunit toutes ses qualités... Mais peut-être s’est-il montré un peu trop gourmand. Témoin, les 5 millions d’euros reçus lorsqu’il quittera le service de la principale actionnaire de L’Oréal. Témoin encore, les 4 millions d’euros qu’il a retirés de différents comptes suisses de Mme Bettencourt entre le 5 février 2007 et le 7 février 2009, grâce à un « système de mise à disposition d’espèces par compensation » : 800 000 euros en 2007, 2 millions en 2008 et 1, 2 million en 2009. Tel est le constat qui ressort d’une ordonnance du juge Gentil révélée par le Journal du dimanche à la lumière de documents bancaires en provenance de la terre helvète...

Jusque-là rien à dire. Sauf qu’en affinant son analyse, le magistrat instructeur a été frappé par une coïncidence qui a de quoi troubler : le 7 février 2007, à l’occasion d’une rencontre dans un bar, Patrice de Maistre aurait remis 400 000 euros à Éric Woerth. Or, 48 heures plus tôt, le premier a retiré une somme identique d’un compte bancaire détenu par Liliane Bettencourt. Quelques semaines plus tard, le 26 avril, entre les deux tours de l’élection présidentielle, Patrice de Maistre se sert à nouveau : 400 000 euros... Pour quel destinataire ? Selon François-Marie Banier, l’écrivain-photographe, ex-protégé de Mme Bettencourt, à Nicolas Sarkozy. C’est ce que lui avait confié cette dernière lors d’une conversation (démentie par elle) : « De Maistre m’a dit que Sarkozy avait encore demandé de l’argent. J’ai dit oui. »

Pour l’heure, le juge ne peut aller plus loin dans ses investigations sur l’éventuel financement politique illicite du chef de l’État. Non seulement en raison de son immunité pénale, mais aussi parce que les faits reprochés à Patrice de Maistre sont qualifiés abus de faiblesse et abus de biens sociaux. S’il veut suivre la piste politique visant le chef de l’État, le juge Gentil devra (peut-être) patienter. Après le 6 mai, si Nicolas Sarkozy était battu, tout serait plus facile, en raison de la perte de son immunité. Sauf si le nouveau pouvoir, dans le jeu classique du ( je te tiens, tu me tiens), souhaitait se montrer compréhensif avec les affaires du Parti socialiste. En revanche, si le président est réélu, il n’aura plus aucun souci à se faire.

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