L’Iran vainqueur de la nouvelle guerre d’Irak.

Jeudi 10 juillet 2014 // Le Monde

L’assaut victorieux des combattants sunnites de l’EIIL contre l’Irak est voué à l’échec. Et c’est Téhéran qui va tirer les marrons du feu.

A en juger par l’essentiel des commentaires sur la situation en Irak, le pays aurait déjà franchi le point de non-retour face à la campagne éclair lancée par les insurgés sunnites. Avec le renfort de combattants aguerris venus de Syrie et bénéficiant du soutien des populations locales, ils tiennent solidement Mossoul, la grande ville du nord de l’Irak, Tikrit, foyer du clan de Saddam Hussein, et ils assiègent Samarra, site de l’un des sanctuaires de la communauté chiite. Il ne serait pas surprenant qu’ils se trouvent aux portes de Bagdad dans les semaines qui viennent. Mais même s’ils lançaient l’assaut contre la capitale, voire s’en emparaient, ce ne serait qu’une victoire illusoire. Cela ne peut aboutir qu’à leur défaite et au renforcement de leurs ennemis jurés, les chiites, à Bagdad et surtout à Téhéran.

Contrairement à la Syrie, en Irak, les sunnites ne représentent qu’une minorité relativement modeste, environ 25 % de la population, même s’ils sont majoritaires dans certaines régions de l’ouest et du nord du pays. Et à Bagdad, ils ne représentaient plus que 12 % de la population.

Si les insurgés de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) pénètrent dans les quartiers sunnites de Bagdad, ils y seront sans doute bien accueillis, mais cela ne leur donnera pas l’appui stratégique dont ils auront besoin pour mener les combats de rues qui s’ensuivront. De plus, l’offensive sunnite va probablement entraîner une métamorphose au sein du piètre désastre qu’est l’armée irakienne d’aujourd’hui, pour en faire une force plus efficace et opérationnelle.

Amis puissants. En Syrie, en 2011, l’armée a été ébranlée par la rébellion. Les désertions étaient monnaie courante et les insurgés ont pu prendre le contrôle de vastes portions du territoire. Mais au fur et à mesure que les officiers incompétents étaient tués ou limogés, une nouvelle hiérarchie militaire s’est imposée, l’armée a réussi à déployer sa puissance de feu, nettement supérieure, contre un adversaire de plus en plus divisé. Ses capacités de combat ont été accrues par l’intégration réussie de milices civiles [le Hezbollah] et grâce aux conseils tactiques fournis par l’Iran. Une évolution qui risque de se répéter en Irak.

L’offensive sunnite va mobiliser les Irakiens, et pas seulement leur armée. Les insurgés ont recours tant aux exécutions massives qu’au symbolisme religieux, et ils se sont donné pour mission d’éradiquer "l’ordure" - autrement dit, les fidèles chiites et leurs écoles - de Nadjaf et Karbala, les deux villes les plus saintes des chiites. Sachant qu’il s’agit d’une guerre menée par une minorité contre une majorité, tactiquement, on peut parler de suicide. Les chiites riposteront violemment. Et outre le handicap des effectifs, les rebelles ont choisi de s’attaquer à un ennemi qui dispose d’amis puissants [l’Iran], pour lesquels l’avenir du pays est un enjeu de premier ordre.

L’Iran a déjà promis son soutien au gouvernement du Premier ministre Nouri Al-Maliki, et aurait déployé ses unités d’élite en Irak. Les Etats-Unis ont dépêché un porte-avions et un porte-hélicoptères d’assaut dans le Golfe, et ont musclé leur appui au gouvernement irakien dans le domaine du renseignement. S’il est peu probable que Washington ait directement recours à la force contre les rebelles, l’aide fournie, qu’elle soit matérielle, diplomatique ou technique, ne pourra que consolider la résistance du gouvernement irakien. L’idée, juste ou non, que Téhéran et Washington sont sur la même longueur d’onde sur ce dossier ne pourra qu’aider elle aussi.

Assaut suicidaire. Les Etats du Golfe qui soutiennent tacitement les rebelles afin de s’en prendre à l’Iran et à sa mainmise présumée sur l’Irak ne feront rien pour épauler les insurgés, de peur d’accoucher d’une situation incontrôlable, même si, en privé, certains de leurs ressortissants financent l’armée rebelle. Et quand les combats auront pris fin, les sunnites se retrouveront plus isolés que jamais.

En bref, en dépit du succès éclatant de la campagne sunnite, il faut y voir un assaut suicidaire qui ne fera que renforcer l’emprise des chiites sur l’Etat au lieu de l’affaiblir. Toutefois, il est peu probable que Maliki ait le courage de tenter dans un avenir proche de reconquérir les zones majoritairement sunnites dans l’ouest du pays. Cet Irak amputé, comme le régime d’Assad en Syrie, n’en sera que d’autant plus inféodé à l’Iran, et appliquera une politique intérieure qui écartera un peu plus la possibilité d’une reconstitution politique du pays.

Une évolution qui n’a rien d’engageant du point de vue de Washington. Entre autres choses, le soutien des Etats-Unis au gouvernement Maliki fera peser une pression supplémentaire sur leurs liens avec les Etats du Golfe. Et il compliquera un peu plus les efforts visant à se montrer incisif face à l’Iran, allié embarrassant s’il en est.

Les décideurs américains estiment peut-être que l’insurrection fera long feu avant de devenir une véritable menace pour les intérêts américains. Mais ils ne devraient pas baisser trop vite la garde, car si jamais il y a un vainqueur dans cette bagarre confessionnelle, ce ne sera ni Washington, ni Mossoul, ni Bagdad, mais bel et bien Téhéran.

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