L’Europe, quelle Europe ?

Lundi 23 juin 2014 // L’Europe

Les élections européennes achevées, il reste à convaincre les 500 millions d’Européens (parmi lesquels 400 millions de votants) de l’utilité du « machin ». Les partis, eux-mêmes divisés sur le sujet, sont bien à la peine pour dégager un consensus.

Pour qui pourrait nourrir quelques sentiments européens, l’état des lieux est inquiétant. Selon un récent sondage, seuls 51% des Français estiment que l’appartenance de la France à l’Union européenne est une bonne chose. Ils sont 70% à craindre que la construction européenne cause une hausse du chômage en France, 63% à appréhender une perte de la Sécurité sociale et 6o% une hausse de l’immigration (+12% par rapport à 2007). À tous égards, le sentiment des sondés rejoint, nolens volens, celui qui a cours au sein des partis politiques français.

Ces derniers se retrouvent ainsi mal placés pour donner des leçons d’Europe quand eux-mêmes se déchirent en interne sur les contours politiques, économiques et sociaux de cette entité. C’est ainsi que l’UMP, à la veille des élections du 25 mai dernier, a tenté d’éteindre l’incendie allumé par le député Laurent Wauquiez. Ancien ministre chargé des Affaires européennes dans le gouvernement Fillon III, il a cosigné avec Henri Guaino, ancienne plume de Nicolas Sarkozy, et quarante parlementaires une tribune (Le Figaro du 25 avril 2014) dans laquelle ils émettent l’idée de revenir aux sources de l’Europe, notamment d’une Europe à 6 qui en constituerait une sorte de noyau dur.

Pour les cosignataires , « l’austérité aveugle, la politique monétaire, l’ouverture sans contrepartie à toutes les concurrences déloyales, la politique de la concurrence, la libre circulation poussée à l’excès, le dumping fiscal et social à l’intérieur de l’Europe, les frontières extérieures de l’Espace Schengen, l’Europe désarmée : ça ne peut plus durer ». Jean-François Copé a taxé ces propos de « populistes » quand Alain Juppé les a jugés « stupides » et François Baroin « pas sérieux et pas responsable. C’est revenir 6o ans en arrière ». Est-ce le renouveau d’une frange souverainiste au sein de l’UMP autrefois incarnée par Charles Pasqua, Philippe Séguin ou Nicolas Dupont-Aignan ? À vrai dire, seuls une poignée d’entre les signataires sont des souverainistes convaincus à avoir voté contre les différents traités, comme celui de Lisbonne ou le traité constitutionnel européen : Jacques Myard (Yvelines), Lionnel Luca (Alpes-Maritimes), Philippe Meunier, Henri Guaino (Yvelines). La plupart, issus de la droite populaire, sont également assez proches de la droite forte, le courant de l’UMP dont la motion est arrivée en tête des élections internes de l’UMP en novembre 2012. En fait, l’UMP ne parvient pas à créer une (impossible ?) synthèse entre l’idée d’une Europe fédéraliste, à laquelle les députés européens du parti de Jean-François Copé adhèrent au sein du groupe PPE, et celle d’une « Europe des nations » dont ils se déclarent les « légitimes » héritiers à la suite du général de Gaulle, leur référence affichée.

Adepte de l’Europe, le Ps ne parvient pas plus que l’UMP à dégager un programme et une unité ferme sur le sujet. Et cela, quand bien même la rue de Solferino a officiellement perdu son courant souverainiste autrefois incarné par Jean-Pierre Chevènement. Ce courant s’est en partie réincarné dans le combat mené par Arnaud Montebourg, chantre de la démondialisation, du « Made in France » et d’un certain protectionnisme. Seul parmi les six candidats aux primaires de l’automne 2011 à avoir été critique envers le Traité de Maastricht dont il juge les critères « obsolètes » (même s’il a voté pour !), Arnaud Montebourg a voté contre le Traité constitutionnel européen (TCE) en 2005. Bien qu’il ne pèse d’aucun poids dans le parti, il peut compter sur quelques soutiens indirects. En effet, les mauvais résultats des élections municipales ont réveillé quelques vieux démons. Ainsi, plus du tiers des députés socialistes réclament auprès du chef de l’État la fin d’une politique d’austérité et une « réorientation de l’Europe ».

Sous l’égide du nouveau Premier secrétaire, Jean-Christophe Cambadélis (ancien secrétaire du PS à l’Europe) et du député européen, Henri Weber, ils ont rallié le bien-nommé « Groupe argumentaires et riposte pour l’Europe » (GARE). Les 74 questions-réponses du GARE paraissent, par ses accents eurosceptiques, très loin de la vision de l’Europe défendue par l’Élysée. L’initiative a été appuyée en personne
par le président de l’Assemblée, Claude Bartolone. La crainte d’une grande divergence au sein du PS, comme en 2005, resurgit. En effet, ayant opté pour la ratification du TCE par voie référendaire, François Hollande, alors Premier secrétaire, avait vu son camp se déchirer. À la tête des « pour », il s’opposa aux « contre », menés par Jean-Luc Mélenchon, Henri Emmanuelli et Laurent Fabius qui avaient l’électorat PS pour eux (57% selon les instituts de sondage).

CONVERGENCES FN/FRONT DE GAUCHE

Mais cette division n’est pas l’apanage des deux partis dits « de gouvernement ». La gauche de la gauche se déchire aussi sur le thème de l’Europe. Lutte ouvrière, avec son prisme de la IVe Internationale, vilipende ses alliés objectifs du NPA et du Front de Gauche dont le chef de file, Jean-Luc Mélenchon, avait mis en avant, en novembre 2011, ses convergences européennes avec Arnaud Montebourg... Au sein même du Front de Gauche, le PCF ne partage pas toutes les vues européennes du Parti de Gauche. Entre les « internationalistes », les « crypto -trotskistes », les « staliniens » et les « marxistes-léninistes », les divergences idéologiques sur l’Europe sont encore prégnantes et vives.

Au FN aussi, une mince ligne de fracture est visible sur la question entre, d’un côté, les tenants du libéralisme et, de l’autre, ceux du protectionnisme. Le parti a réorienté son discours de politique économique : thatchérien et plutôt libéral sous l’ère Jean-Marie Le Pen, le ton est devenu plus étatique sous celui de sa fille. Une posture « gauchisante » qui déplaît aux membres du « FN canal historique », car cette réorientation ferait la part belle à des conceptions nouvelles qui commencent à poindre sous l’impulsion de Florian Philippot, influencé par son parcours d’énarque. Ce dernier essaie aussi de rendre crédible et cohérent le programme du parti lepéniste qui siège dans un Parlement qu’il passe son temps à critiquer...

Le moindre des paradoxes est que FN et Front de Gauche se retrouvent sur de nombreux sujets comme la sortie de l’euro, le protectionnisme aux frontières, et, même, la souveraineté nationale. Ce qui brouille un peu plus les cartes pour les électeurs... « Bien entendu, on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant l’Europe ! l’Europe ! l’Europe ! mais cela n’aboutit à rien et cela ne signifie rien », disait le général de Gaulle.

Le moindre des paradoxes est que FN et Front de Gauche se retrouvent sur de nombreux sujets comme la sortie de l’euro, le protectionnisme aux frontières et même la souveraineté nationale.

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