L’Europe à l’épreuve de L’Ukraine.

Samedi 9 août 2014 // Le Monde

Que veulent les Russes au juste ? Vladimir Poutine a déclaré que Moscou se réservait le droit d’intervenir pour protéger les minorités russes en dehors des frontières de la Fédération de Russie. Mais que veut-il faire exactement ? Sa revendication officielle est celle d’une « fédéralisation » de l’Ukraine, de façon à ce que les districts russophones jouissent d’une très large autonomie.

Certains, en Occident, avancent des explications très sophistiquées Poutine n’aurait aucun intérêt à annexer l’Ukraine orientale, en droit ou en fait, car il risquerait ainsi de voir le reste du pays échapper à l’influence russe. Mais, depuis quelques jours, la présence militaire russe non avouée en Ukraine orientale est de plus en plus évidente. De fait, les schémas « sophistiqués » sont de moins en moins crédibles et un scénario du type Crimée n’est pas exclu. Au parlement russe, des députés ont récemment déclaré au ministre des Affaires étrangères polonais qu’il fallait procéder à une partition de l’Ukraine et rattacher la partie occidentale à la Pologne ! D’autres sources russes font valoir au contraire qu’il ne peut être question de partition : cela conduirait, autour de Lvov, à la création d’une sorte de deuxième Pologne catholique. Or, « une nous suffit ! », nous fait-on savoir.

La suite va dépendre des circonstances et des résistances rencontrées par les Russes. Mais, depuis quelques années, les indications sur la vision à long terme de Moscou apparaissent assez clairement. On pense, par exemple, à l’idéologie eurasienne. Cette dernière s’inspire de la spécificité russe : une double appartenance à l’Europe et à l’Asie. L’Eurasisme est la justification pour certains d’une politique extérieure refusant l’alignement pur et simple sur l’Occident. Son chef de file est Alexandre Douguine, un proche de Poutine. C’est clairement une idéologie de puissance. L’ouvrage principal de Douguine, publié en 1997, s’intitule Les fondements de la géopolitique. L’eurasisme est l’idéologie qui sous-tend le projet d’ « Union douanière eurasienne » du président Poutine qui doit démarrer début 2015. Celui-ci a pour but de réunir économiquement les pays de l’ex-URSS au sein d’une vaste zone, reconstituant ainsi d’une certaine façon l’URSS dont Poutine a dit que sa disparition avait constitué la plus grande catastrophe géopolitique du XX° siècle.

EURASIE 2.0

Mais les Russes peuvent également présenter une version light de ce grand espace eurasiatique. Certains experts et responsables russes évoquent une « Confédération paneuropéenne », regroupant l’Union douanière eurasienne et l’UE, de façon à créer une « Plus grande Europe » économique. On a beaucoup de raisons de penser que c’est l’une des options retenue par Moscou, au moins dans une vision à long terme.

Bien entendu, Vladimir Poutine a montré qu’il ne prend pas de risques inutiles. Mais une fois qu’il a avancé un pion, il ne le retire pas volontiers. On peut considérer que le système de sanctions progressivement mis en place par les États-Unis et l’Union européenne sera insuffisant. Moscou peut d’ailleurs de son côté atteindre les intérêts économiques occidentaux de façon sensible. En effet, bien des aspects du programme de Poutine correspondent à ce que les Russes considèrent comme des intérêts vitaux. Des menaces en forme de bluff ne suffiront pas à le faire reculer.

Les Européens se retrouvent devant trois problèmes. Ils ne comprennent pas vraiment le premier qui est le plus grave. Depuis la conférence d’Helsinki, en 1975, on avait bâti un système de sécurité en Europe transcendant, dans une certaine mesure, le clivage de la Guerre froide, et comportant un ensemble de règles de conduite (respect de l’indépendance des pays, intégrité territoriale des États, non recours à la force ou à la menace d’usage de la force, non intervention dans les affaires intérieures des États, limitations d’armements, etc.). Ce système avait puissamment contribué à la disparition en douceur du communisme soviétique, en 1990-1991, et avait ensuite été développé, en particulier avec la création de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) à laquelle participent tous les États européens ainsi que les États-Unis et le Canada. L’OSCE est un forum permanent pour les problèmes de sécurité et elle peut organiser des missions de surveillance des mouvements militaires, des processus électoraux, etc., qui se sont révélés fort utiles. En outre, la Russie a toujours vu d’un bon oeil I’OSCE, qu’elle a d’ailleurs largement contribué à faire naître. D’autre part, 1’OSCE a retrouvé une réalité admise au XIX° siècle : les questions de frontières ne relèvent pas uniquement du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, mais nécessitent un accord international. Or, la crise actuelle remet en cause le rôle d’une organisation de sécurité qui est spécifiquement européenne, à la différence de l’Onu, et dont l’ADN ne comporte pas d’opposition claire à la Russie, à la différence de l’OTAN. Et la crise met à bas l’ensemble juridique et toutes les règles de conduites définies depuis 1975.

UNE EUROPE, PAS tout à fait AVEUGLE

Les deux autres problèmes sont mieux perçus : l’approvisionnement en gaz et en pétrole de l’UE dépend globalement à25 % de la Russie. Et le réveil de la puissance militaire russe nous surprend en plein désarmement. Le passage de l’Europe dans la zone d’influence russe, impassable en 1990, ne l’est plus. Mais ceux qui envisagent la refondation d’une grande Europe se font des illusions : elle ne connaîtrait aucune stabilité, comme le montrent les crises récurrentes depuis la guerre en Géorgie, en 2008.

Washington propose à l’Europe deux solutions l’Union européenne réduirait sa dépendance énergétique par rapport à la Russie et s’approvisionnerait aux États-Unis qui, grâce au gaz de schiste, sont en train de redevenir un très grand exportateur d’énergie. Et, pour les aspects militaires, on relancerait l’Otan et on développerait sa présence aux confins de la Russie, ce qui est d’ailleurs en cours de réalisation. Il s’agirait, en fait, de revenir à la Guerre froide et à ses méthodes : au fond, elle reste la seule opération internationale réussie par les Américains depuis 1945...

Mais l’Union européenne n’a pas intérêt à se précipiter dans une nouvelle Guerre froide qui, pour le coup, scellerait sa dépendance envers Washington et aboutirait à une confrontation croissante avec la Russie. Alors, que peut-elle faire ? D’abord, relancer l’OSCE, qui est le forum le plus à même de rassembler les différentes parties concernées pour élaborer des solutions ou limiter la crise. Des solutions sont en effet envisageables : par exemple, une neutralité négociée pour l’Ukraine, qui n’adhérerait ni à l’Otan ni à l’Union européenne, et passerait des accords économiques avec l’UE comme avec la Russie. Pour parvenir à cette solution, l’UE devrait, bien entendu, se donner les moyens d’échapper aux pressions russes et mettre en place une véritable politique de l’énergie pour équilibrer ses fournisseurs. Quant au plan militaire, il faudrait avant tout retrouver des capacités. La crise ukrainienne n’a-t-elle pas prouvé que l’UE est incapable d’avoir une réelle politique de sécurité et de défense ? C’est donc aux États à établir les coopérations organisées nécessaires dans ce domaine. Chaque pays peut apporter sa pierre, pas forcément sur le plan militaire, mais dans le domaine économique ou diplomatique, ou encore par ses contacts avec la Russie et par ses experts. Il faut procéder, dans l’urgence, à une refondation pratique et souple de l’Europe, pour lui redonner les moyens d’agir.

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