L’Etat d’Israël, et ses interminables conflits.

Mercredi 29 mai 2013 // Le Monde

Les routes du nord d’Israël offrent depuis quelque temps une vision surprenante : celle de convois de vieux camions réfrigérés en provenance ou en direction de Haïfa, décorés de posters et de lumières colorées et escortés par des fourgonnettes de police. Ces camions immatriculés en Jordanie ou en Turquie filent entre la Jordanie et le port de Haïfa sans s’arrêter. Ils transportent des produits jordaniens et irakiens vers la Turquie, et vice versa. Récemment, du fait de la guerre civile en Syrie, Israël est discrètement devenu un corridor clé pour le commerce des biens importés et exportés dans la région.

Les experts du transport savent depuis longtemps que l’Etat hébreu est situé à un endroit stratégique et pourrait constituer un point de transit entre les pays méditerranéens et les pays arabes. Mais il a fallu que l’accès à la Méditerranée par la Syrie soit bloqué pour que ce potentiel se transforme en solution intéressante pour ses voisins.

La Jordanie ne possède aucun débouché maritime, si ce n’est à l’extrémité sud du pays le port d’Agaba, qui donne sur la mer Rouge. Ainsi, le transport de marchandises, qu’il s’agisse d’importations ou d’exportations, se fait essentiellement par voie terrestre. Les bateaux en provenance d’Europe et de Turquie jetaient auparavant l’ancre en Syrie, dans des ports tels que Lattaquié ou, de plus en plus souvent, Tartous, situé plus au sud. Les marchandises étaient ensuite acheminées par route jusqu’en Irak et en Jordanie. Mais la guerre civile syrienne a changé la donne.

Le tour des Turcs. Peu à peu, les autorités syriennes n’ont plus été en mesure de garantir la sécurité des chauffeurs et de leur chargement. Les commerçants de Turquie et de Jordanie ont alors cherché d’autres solutions. Ils ont d’abord envisagé un transport routier depuis la Turquie jusqu’en Irak. Mais ils se sont heurtés au mauvais état des routes et aux problèmes de sécurité liés à la rébellion kurde dans l’est de la Turquie et le nord de l’Irak.

Autre solution testée : l’envoi de marchandises par bateau jusqu’à Port-Saïd, en Egypte, puis par camion jusqu’à la mer Rouge, en ferry jusqu’en Arabie Saoudite et, enfin, de nouveau par camion jusqu’en Jordanie. Mais ce voyage de sept jours n’en valait guère la chandelle. Ce n’est qu’après ces péripéties que la Jordanie s’est adressée aux autorités israéliennes. Quelques jours plus tard, ce fut au tour des Turcs de demander à Israël la permission de faire transiter des marchandises sur son territoire, notamment de l’oxygène destiné aux hôpitaux jordaniens. La réponse d’Israël n’est pas allée de soi. Les services de sécurité connaissent mal les conducteurs de ces camions de transport. Sous la pression du ministre du Développement régional, Silvan Shalom, le pays a donné son autorisation pour un petit nombre de camions jordaniens, petit nombre qui a augmenté au fil du temps.

Les camions subissent des contrôles de sécurité très stricts, notamment des scannages du chargement et des tests de détection des explosifs. Et ils se déplacen .n convois de dix, accompagnés d’une escorte de police. Les camions turcs sont égale- ment de la partie. Il en arrive entre 50 et 150 par ferry. Leurs chauffeurs les conduisent ensuite directement en Jordanie.

D’après les informations des autorités fiscales israéliennes, ce commerce avec la Jordanie existe depuis un certain temps, mais à petite échelle. En 2 ou, par exemple, 3 500 camions ont circulé dans les deux directions. Comme les camions jordaniens étaient interdits sur le sol israélien, les marchandises étaient transportées dans des véhicules israéliens. Mais, depuis qu’ils sont autorisés, leur nombre a presque doublé, pour atteindre 6400 en 2012. Et, pendant le premier trimestre 2013, pas moins de 2 600 camions de marchandises ont circulé dans les deux sens.

Selon des sources gouvernementales israéliennes, l’autorisation accordée aux camions jordaniens d’emprunter les routes israéliennes constitue "un élément important pour la coopération entre les deux pays, qui pourrait les rapprocher". Mieux, cette autorisation qui était au début considérée comme une faveur accordée à la Jordanie et à la Turquie engendrera peut-être même des profits. "On pourrait collecter jusqu’à 200 millions de shekels [42,3 millions d’euros] par an en taxes portuaires, carburant, assurances et divers. frais liés au transport’, souligne une source gouvernementale. Mais, pour une autre source, les vraies gagnantes, ce sont les relations d’Israël avec ses voisins.

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