L’Enigme du Sphinx.

Jeudi 14 juin 2012 // Le Monde

Drapeau de France52 millions d’Égyptiens ont été appelés à choisir librement leur « raïs » pour la première fois dans l’Histoire. Le choix est vraiment ouvert, l’avenir incertain.

Nul ne sait quels seront les pouvoirs du futur président égyptien. Le Conseil militaire suprême a officiellement déclaré qu’il passerait la main au 30 juin. Mais la Constitution n’est pas prête. L’Assemblée dominée par les Frères musulmans, tous nouveaux venus en politique après l’interminable ère Moubarak, n’a pas encore trouvé son point d’équilibre. Que va pouvoir faire le nouveau président ? Cependant, il sera auréolé d’une légitimité inégalée.

Ces élections n’ont d’équivalent que les premiers scrutins en Afrique du Sud en 1994. Un sentiment de liberté, de propriété, de citoyenneté, emplit de nombreux Egyptiens en ces deux journées de scrutin des 23 et 24 mai, même si le taux de participation est passé de 60% aux législatives à seulement 50% pour, cette présidentielle.

L’incertitude était totale sur les résultats du premier tour et ne l’est pas moins sur ceux de second. Au moins quatre cas de-figure se présentaient : deux anciens du régime Moubarak, deux:islamistes. Respectivement, Amr Moussa, ex-ministre des Affaires étrangères puis secrétaire général de la Ligue arabe, le seul qui était connu internationalement, le meilleur candidat de compromis mais desservi par son âge (76 ans), Ahmad Chafiq, général d’aviation comme Moubarak, son dernier Premier ministre dans la période de transition, Abdel Moneim Abel-Fotouh, récent transfuge des Frères musulmans, soutenu par la principale force salafiste (25% des voix aux élections législatives), Mohamed Morsi, candidat de second choix des Frères à la suite de la disqualification de leur premier dirigeant. Les Frères, qui ont obtenu 40% des voix aux législatives, avaient annoncé qu’ils ne présenteraient pas de candidat aux présidentielles. Ils se sont ravisés.

Fotouh et Amr Moussa s’étaient affrontés seuls dans le premier et unique débat politique télévisé en direct le 10 mai dernier et semblaient bénéficier d’un gros avantage médiatique. Pourtant le second tour des 16 et 17 opposera Morsi et Chafiq. Cela confirme l’hypothèse majoritaire que le second tour devait opposer un islamiste à un « laïque », conformément à la grande fracture qui divise la société égyptienne. Même si, raisonner en termes de religieux contre séculiers ne permet pas d’appréhender la complexité de la politique égyptienne. Il ne faut pas oublier que la première préoccupation de la population est de reconduire l’armée dans ses casernes, sans exclure éventuellement un rôle de recours en cas de crise. La seconde réalité éternelle de l’Egypte est le poids des scribes » ;, les fonctionnaires de l’Etat sont omniprésents dans la capitale comme dans les provinces. Les notables, parties intégrantes de ce vaste pouvoir de contrôle, ont « fait » les élections législatives, mais il leur est plus difficile de « faire » le président.

L’élection du candidat des Frères introduirait une confusion des pouvoirs et provoquerait un grave débat constitutionnel centré sur les contre-pouvoirs. L’élection d’un candidat laïque conduirait à une présidence forte, qui, dans la pratique, s’appuierait sur le pouvoir de l’armée.

Les libéraux de la place Tahrir comme les salafistes, qui ont rejeté la discipline et le conformisme des Frères, auront du mal à trouver leur compte dans le processus en cours. Entre le Frère et le général, aucune issue n’est totalement satisfaisante. L’élection ne sera pas le point final mais marquera un commencement.

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