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L’Égypte a voté en situation de quasi-coup d’État.

Mardi 26 juin 2012, par Joseph CONFAVREUX // L’Afrique

Drapeau de FranceLe Caire, de notre envoyé spécial  : « Coup d’État ». Les termes ont été prononcés maintes fois, depuis deux jours, dans l’Égypte qui a commencé à voter pour le second tour des élections présidentielles, dans le cadre d’un scrutin étalé jusqu’à dimanche soir, qui oppose le candidat des Frères musulmans, Mohamed Morsi, au dernier premier ministre de Moubarak, Ahmed Chafik. « Mais c’est un coup d’État soft », puisqu’il est passé par une décision judiciaire, précise Ramez Farag, un des membres fondateurs du petit parti Égypte-Liberté, créé dans la foulée de la révolution du 25 janvier.

Devant la Haute Cour constitutionnelle, jeudi 14 juin
Devant la Haute Cour constitutionnelle, jeudi 14 juin

Samedi matin, les rues du Caire offraient d’ailleurs davantage le spectacle d’une paisible journée électorale que d’un pays en état de siège.

Pourtant, deux jours avant le début du scrutin, la Haute Cour constitutionnelle, composée de juges qui n’ont pas été renouvelés après la révolution, a d’abord invalidé la « loi de l’isolement politique », interdisant aux dignitaires de l’ancien régime de se présenter aux élections, et donc susceptible d’invalider la candidature d’Ahmed Chafik. Cette mesure constituait une des rares lois votées par le Parlement élu lors des législatives de cet hiver. Et elle avait été ratifiée par le Conseil suprême des Forces armées (CSFA), qui dirige le pays, mais est soupçonné d’être aujourd’hui à la manœuvre derrière les décisions des juges.

L'armée protège la Haute Cour constitutionnelle
L’armée protège la Haute Cour constitutionnelle

La Cour a ensuite annulé l’élection d’un tiers des membres de ce Parlement, ce qui entraîne de facto la dissolution de l’Assemblée du Peuple, largement dominée par les Frères musulmans et les salafistes, une mesure officialisée samedi dans l’après-midi par le CSFA.

Cette décision devrait aussi aboutir à la dissolution de l’Assemblée constituante, chargée de rédiger la loi fondamentale de l’État égyptien, que le Parlement venait tout juste de former. Une décision qui n’est pas complètement pour déplaire à Ramez Farag et à son ami Chérif Lotfy : « C’est sûr que c’est anti-démocratique, et cela pose problème. Mais je t’assure qu’il y a de nombreux Égyptiens qui ne votent pas Chafik et se réjouissent de la disparition de ce parlement dominé par les islamistes », explique ce dernier.

Le CSFA, qui détient déjà depuis le 11 février 2011 les pouvoirs exécutifs, cumule donc, désormais aussi les pouvoirs législatifs, comme celui de nommer les personnes qui rédigeront la constitution. Et la presse égyptienne s’attend à ce qu’il proclame lui-même des déclarations constitutionnelles dans les jours à venir. Il était pourtant censé remettre tous ses pouvoirs au président élu à la fin du mois de juin.

La révolution en linceul
La révolution en linceul

Le processus de démocratisation est donc en berne. Et les acquis de la révolution du 25 janvier, comme la volonté populaire exprimée lors des premières élections législatives libres de l’histoire de l’Égypte, sont à nouveau battus en brèche. « On ne sait vraiment plus quoi faire », poursuit Ramez, désemparé, comme l’ensemble du camp révolutionnaire qui a réuni seulement quelques centaines de personnes place Tahrir, dans la soirée du vendredi 15 juin.
Toutefois, parler de coup d’État, même institutionnel ne doit pas laisser croire que l’Égypte était, avant cette décision, un véritable État de droit. Si coup militaire il y a, il remonte au lendemain de la révolution et n’a pas eu besoin d’attendre la décision de la Haute Cour Constitutionnelle.

Sur les murs du Caire
Sur les murs du Caire

Celle-ci accroît certes la mainmise de l’armée sur le pays et inquiète d’autant plus qu’une mesure émise, mercredi 13 juin, par le ministère de la justice vient d’autoriser les services de renseignements et la police militaire à arrêter des civils et à les déférer devant des tribunaux militaires. Deux semaines seulement après la fin officielle de l’État d’urgence, en vigueur en Égypte depuis 1981, et alors que les procès militaires visant les opposants se chiffrent déjà par dizaines de milliers depuis que le CSFA a pris le contrôle du pays.

Mais ce nouveau tour de vis à l’avantage de l’armée est autant la continuité des pratiques à l’œuvre depuis un an et demi qu’une nouvelle déchirure dans la marche vers la démocratie du pays.

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