Mediapart

L’Arabie saoudite met la main sur une large partie de l’opposition syrienne

Par Caroline Donati

Jeudi 8 août 2013 // Le Monde

François Hollande a reçu ce mercredi le nouveau président de la Coalition nationale de l’opposition syrienne, Ahmad Assi Jarba, et lui a apporté son soutien. L’élection de Assi Jarba, le 8 juillet, consacre la mainmise de l’Arabie saoudite sur l’opposition et l’insurrection, sur fond de grandes manœuvres régionales. Elle pourrait porter un coup fatal au mouvement révolutionnaire.

Deux ans après l’échec de la bataille de Damas, les révolutionnaires syriens sont sonnés. Profitant de la frilosité de la réponse internationale à son usage des armes chimiques, le régime d’Assad bombarde les leurs dans la Ghouta orientale, la banlieue de Damas avec une rare violence. Le Hezbollah est à l’offensive à Homs. La solidarité internationale est toujours quasi inexistante dans les zones sous contrôle révolutionnaire. La branche djihadiste transnationale du Front Nusrat, « l’État islamique d’Irak et du Levant », s’en prend à l’Armée syrienne libre (ASL) jusqu’à tuer « Abou Bassir », le chef militaire de la région de Lataqqié.

Dans cet amas de mauvaises nouvelles, l’élection le 8 juillet, à la tête de la Coalition nationale, de Ahmad Assi Jarba pour succéder à Moaz al-Khatib, démissionnaire, assombrit un peu plus l’horizon. Car elle consacre la mainmise de l’Arabie saoudite sur l’opposition et l’insurrection. Ce chef tribal sunnite originaire de la région kurde de Qamichli est en effet l’homme des Saoudiens au sein de l’opposition syrienne en exil.

Ahmad Assi Jarba avec Elisabeth Guigou, présidente de la commission des affaires étrangères de l'Assemblée, à Paris
Ahmad Assi Jarba avec Elisabeth Guigou, présidente de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée, à Paris© Reuters

« C’est ce que la Révolution pouvait connaître de pire », lâche un partisan du Mouvement révolutionnaire (MR) basé en France. « La Révolution a été vendue », affirme Oussama Chourbaji, représentant du MR au sein du Conseil national syrien (CNS). « Nous sommes épuisés, nous avons été absorbés par les querelles politiques de l’opposition et les rivalités régionales sans être en mesure de proposer un projet politique, poursuit, H.S, membre du Mouvement révolutionnaire basé à Istanbul. Avec l’Arabie saoudite qui s’empare de la Révolution, le peuple syrien est bafoué. Ce n’est un secret pour personne que les Saoudiens sont contre tout mouvement démocratique dans le monde arabe. »

Il n’y a guère que les laïcs pour se réjouir de la nouvelle donne, et ceux qui osent espérer que le géant saoudien soit en mesure de mettre un terme au bain de sang : « En tant que puissance régionale, l’Arabie saoudite, qui a toujours distribué les cartes, ne peut faire que partie de la solution politique, lance Abdul Kareem Anees, le président élu du Conseil municipal d’Alep. Elle a négocié Taëf (accords de la sortie de guerre libanaise, 1991, ndlr), elle pourrait donc réussir à pousser une solution politique en Syrie même si elle le fait pour ses intérêts et non ceux du peuple syrien. »

Un tel constat résonne comme une abdication : les accords de Taëf parrainés par Riyad avaient alors consacré la tutelle syrienne sur le Liban et le verrouillage autoritaire de la société syrienne. H.S., lui, en vient à espérer que la solution politique concoctée par Riyad laisse à la société un espace d’expression suffisant qui permettra au Mouvement révolutionnaire d’élaborer un contreprojet politique lorsque les armes se seront tues.

Rien n’est moins sûr : le processus qui a abouti à la victoire de l’Arabie saoudite dans le dossier syrien et les conséquences de cette implication dans un pays aspiré chaque jour un peu plus par des logiques miliciennes permettent d’en douter.

La montée au créneau des Saoudiens achève de discréditer la Coalition devenue l’arène des rivalités régionales tout en vidant le Mouvement révolutionnaire de sa substance. De fait, les conditions de l’élection du président Jarba ont tout d’une OPA de l’Arabie saoudite sur la Coalition. Sa victoire sur son concurrent, Mustapha Sabbagh, l’homme du Qatar, s’est joué à deux voix à l’issue d’un scrutin peu démocratique.

« On pouvait critiquer l’opposition pour ses divisions, sa paralysie, mais il y avait au moins un débat, souligne, amer, Oussama Chourbaji. Là, nous avons assisté, impuissants, à la soumission totale de l’opposition avec les mêmes méthodes que les Assad. » Intimidation, achat de votes, menace, Riyad s’est imposée en s’appuyant sur ses clients et en jouant sur les peurs des minoritaires, en grande partie des laïcs.

De fait, le président Jarba doit d’abord sa victoire au soutien des laïcs et libéraux du Bloc des démocrates, introduits dans la Coalition, le 30 mai, pour répondre aux demandes d’élargissement des parrains occidentaux.

Mus par une farouche hostilité à l’égard des Frères musulmans qu’ils rendent responsables des violences interconfessionnelles des années 1980 et de la chape de plomb qui a suivi, ces personnalités laïques ont sollicité l’arbitrage de Riyad afin d’obtenir une meilleure représentation politique, indépendamment de leur influence réelle en Syrie. Ils vouent une haine tout aussi irrationnelle à l’encontre du Qatar, le rival de l’Arabie saoudite, à qui ils reprochent de favoriser les groupes islamistes, des Frères musulmans à la mouvance salafiste. Ce faisant, ils oublient que l’universitaire laïque Burhan Ghalioun, premier président de l’opposition syrienne en exil, a bénéficié de l’appui politique de Doha pour se maintenir à la tête de l’opposition au-delà de son premier mandat.

Paradoxe, la monarchie wahhabite rétrograde est vue désormais comme un rempart contre les islamistes et la protectrice des laïcs dans la Syrie de l’après Assad ! Riyad a tout intérêt à jouer cette carte tant elle craint l’hégémonie politique des Frères musulmans et des salafistes, seules forces politiques capables de contester la légitimité de la monarchie héréditaire.

Comme en Égypte, l’Arabie saoudite mène en conséquence une guerre contre les Frères musulmans syriens et les groupes affiliés, en Syrie et jusque dans son territoire et chez ses alliés du Golfe, à l’instar du Koweït. Dans ces conditions, les Frères de la Coalition se sont rangés au choix de Riyad pour se sauver, politiquement et tout court. « Les Frères ont eu l’intelligence de voter pour le "bon" candidat, explique cet opposant de la Coalition. S’ils font le dos rond aujourd’hui et acceptent les exigences saoudiennes, ce n’est pas en raison d’un accord passé mais parce qu’ils courent un danger réel. »

Répondre à cet article