Kundera et l’insignifiance.

Mercredi 18 juin 2014 // Divers

Sotie ? Le mot choisi par quelques critiques littéraires pour qualifier le dernier roman de Milan Kundera est assez judicieux, même si le mot n’est pas si facilement définissable.

En effet, l’intention politique, au XVI°siècle, était transparente sous le mode d’une satire qui relevait plutôt de la farce. Chez Kundera, nulle intention politique n’est décelable, l’aspect farce est plus évident, bien qu’il apparaisse plutôt sur le mode mineur, celui de la fantaisie et de la légèreté. Il n’est pas sérieux, ce Kundera, il tourne tout en dérision, même le personnage de Joseph Staline, avec son entourage pourtant pas drôle, qui sous le plume du romancier ferait oublier de quelle tragédie il fut coupable. Le voilà au centre d’une comédie burlesque où tout tourne au dérisoire. Je présume d’ailleurs que le lecteur qui, aborderait Kundera par La fête de l’insignifiance, sans connaissance du reste de l’oeuvre, serait plutôt décontenancé. Quand tout est porté à ce degré de plaisanterie, y a-t-il un sens vraiment consistant à découvrir ? Ce monsieur décidément pas sérieux nous promènerait-il gratuitement avec ses historiettes aussi futiles que cette plumette qui plane sous le plafond et concentre l’attention du lecteur durant un chapitre.

Méfions-nous pourtant ! Une simple plumette peut signifier beaucoup de choses et même une sorte d’angoisse métaphysique : « En observant le vagabondage de la plumette, Charles ressentit une angoisse ; l’idée lui vint que l’ange auquel il avait pensé ces dernières semaines le prévenait ainsi qu’il était déjà quelque part ici, très proche. Peut-être effarouché, avant qu’on ne le jette du ciel, avait-il laissé échapper de son aire cette minuscule plume, à peine visible, comme une trace de son anxiété, comme un souvenir de la vie heureuse partagée avec les étoiles, comme une carte de visite qui devait expliquer son arrivée et annoncer la fin qui approche. » Ainsi le roman annoncé, dont aucun mot ne devait être sérieux, pourrait-il s’avérer moins gratuit qu’on ne l’escomptait. Et d’ailleurs, qui a un petit peu pratiqué l’auteur de L’insoutenable légèreté de l’être devrait être d’avance prévenu. Kundera ne se refuse rien, dès lors qu’il a donné congé à toutes les idéologies. Comment n’en aurait-il pas été à jamais vacciné par son expérience soviétique dans sa patrie natale ? Mais ce n’est pas parce qu’il avait souffert de l’expérience totalitaire qu’il était prêt à se livrer â toutes les illusions du monde occidental qui lui avait généreusement ouvert ses portes. D’emblée, il avait marqué la différence entre le Printemps de Prague et le mai français, qui, pourtant, avaient coexisté dans le même espace de temps. A Prague, il n’était nullement question de rompre avec la culture européenne et les valeurs dites traditionnelles, tandis que Paris avait vécu dans une certaine illusion lyrique. Une illusion pour laquelle le romancier n’aurait jamais aucune indulgence.

La révolution sexuelle s’inscrivait dans ce registre dont Kundera démontait impitoyablement la mécanique. En lisant son dernier roman, j’ai eu le sentiment que l’écrivain poursuivait toujours la même entreprise. Un peu comme Montaigne, expliqué par Pierre Manent, veut atteindre l’humanité dans un cercle de vérité, Kundera observe avec la plus grande attention, en se gardant de tout ce qui édulcore ou trahit la réalité. Il le fait, en héritier de la grande tradition du roman européen depuis Cervantès et Rabelais. Ce n’est pas une entreprise philosophique, ce n’est même pas un exercice qui s’apparenterait à la phénoménologie, même s’il s’agit, d’une certaine façon de sauver les phénomènes. Et notamment l’amour humain ou du moins le rapport énigmatique de l’homme et de la femme.

Au risque d’être suspect d’une récupération outrageusement actuelle, j’ai envie de dire qu’on chercherait en vain chez Kundera la traque des stéréotypes du genre. Chez lui, l’homme et la femme sont extrêmement typés, même si la grammaire de leur relation échappe à toute dogmatique. Ces relations peuvent être très brutales, affreuses jusqu’au désir de meurtre. Oui, quand on est plongé dans le roman on éprouve de plus en plus le sentiment que l’insignifiance et la farce ne sont qu’à la surface des choses. La vie est tragique de part en part. Et il n’est pas jusqu’à l’érotisme qui ne mette sur la voie d’une vérité terrible. Il y a ainsi dans ce petit livre toute une réflexion sur l’attention érotique contemporaine qui se porte sur le nombril des femmes. Ce qui commence sur un air un peu licencieux se poursuit sur une évocation saisissante du destin de l’espèce, concentré sur ce point, mis à nu par les jeunes femmes voulant éprouver leur pouvoir de séduction. Le nombril est la trace du cordon ombilical et il faut imaginer que tout remonte à Ève, dépourvue de cette trace, parce que née d’un caprice du créateur, elle est la seule à ne pas être issue d’un ventre de femme. Mais de la mère du genre humain résulte une immense arborescence de cordons ombilicaux, « Un arbre formé par l’infini des corps, un arbre dont le branchage touche le ciel. Et imagine que cet arbre gigantesque est enraciné dans la vulve d’une seule petite femme, de la première femme, de la pauvre Eve anombrilique. »

Li vision tourne au cauchemar lorsque le ressentiment se heurte de toute sa force à cette réalité arborescente, pour désirer son abolition, dès lors que la femme violentée refuse la fatalité de l’espèce ; « Ce que j’ai désiré, c’est la totale disparition des hommes avec leur futur et leur passé, avec leur commencement et leur tin, avec toute la durée de leur existence. » Est-ce vraiment la fête ? Est-ce plus encore de l’insignifiance ? Je ne le crois pas du tout. Le projet de n’être pas sérieux n’était pas sérieux. Certes, il répondait à une exigence esthétique, mais il ne pouvait que faire retentir dans son frémissement la fibre humaine. « A présent, l’insignifiance m’apparaît sous un tout autre jour qu’alors, sous une lumière plus forte, plus révélatrice. L’insignifiance, mon ami, c’est l’essence de l’existence. Elle est avec nous partout et toujours. Elle est présente même là où personne ne veut la voir s dans les horreurs, dans les luttes sanglantes, dans les pires malheurs. Mais il ne s’agit pas seulement de la reconnaître, il faut l’aimer, l’insignifiance, il faut apprendre à l’aimer. » Oui, car Kundera, si prompt à pratiquer l’art de la désillusion, peut ouvrir ici ou là quelques fenêtres où l’humanité parfois respire et sourit. Je consens que se sont de brèves échappées. Pour le reste, cette leçon d’insignifiance pourrait être aussi un moyen de désintoxication contre les entreprises qui, sous prétexte de nous libérer, nous détruisent.

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