Kalachnikov pour les gangs, Beretta pour les particuliers.

Mardi 24 avril 2012 // L’Afrique

Drapeau de FranceEn provenance de Libye, via le Mali ou le Niger, les armes en circulation en Algérie ont vu leur nombre augmenter et se sont diversifiées, révèle l’enquête d’El-Khabar.

E1-Khabar (extraits) Alger

Le trafic d’armes est devenu une activité florissante pour des gangs criminels agissant à travers les frontières du sud et de l’est du pays. Ce qui est effroyable, c’est que ce commerce bénéficie d’une demande croissante de la part des Algériens à cause de la détérioration de la situation sécuritaire dans les grandes villes. L’offre a également augmenté depuis l’éclatement de la guerre civile en Libye [février 2011], qui a contribué à l’afflux d’une énorme quantité d’armes en tous genres et à des prix très bas.

Selon les rapports fournis par les forces de sécurité, au cours de l’année 2011, 214 trafiquants ont été arrêtés sur les frontières du sud [Mali] et de l’est du pays [Libye, Niger], 10 réseaux, dont certains à la solde d’Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi), ont été démantelés et quelque 1 500 armes et des quantités considérables de munitions ont été saisies. Une situation qui reflète une hausse de la demande, qui s’est par ailleurs diversifiée. En plus des armes de poing, du type pistolet et fusil de chasse, habituellement recherchées, les mitrailleuses font désormais partie des produits échangés.

Jusqu’en 2011, les principales sources d’approvisionnement étaient le Darfour (nord-ouest du Soudan) et le Tchad. Mais dans le sillage du conflit libyen un nouveau circuit s’est mis en place. Les armes venant de Libye passent d’abord entre les mains de grands trafiquants installés dans le nord du Mali et qui déterminent les prix de vente. Le stockage a lieu au Mali ou au Niger, ce qui évite les risques de saisie sur le territoire algérien.

Afin de mieux comprendre cet univers, nous rencontrons Khaled, proche de la cinquantaine. Il vient de sortir de prison, où il a passé dix ans après avoir été arrêté en 2000 sur la route entre Adrar [1400 km au sud-ouest d’Alger] et Ghardaia [600 km au sud d’Alger] à bord de son véhicule, transportant deux pistolets et un fusil de chasse vers la ville de Djelfa [290 km au sud d’Alger].

Avant d’être arrêté, j’ai vendu des armes pendant un dizaine d’années. Des fusils de chasse et des pistolets que je transportais de la région de Bordj Badji Mokhtar [dans le Sud, à la frontière avec le Mali] jusqu’aux villes de Msila [25o km au sud-est d’Alger] et Djelfa. La plupart des clients demandaient un pistolet Beretta, très prisé parles hommes d’affaires. C’est une arme légère, fiable et dont explique-t-il : Hormis les pistolets russes, c’est le modèle le plus répandu en Algérie. Il est également utilisé par la police. Le prix de la pièce, y compris un chargeur de dix balles, va de 8 à 10 millions de centimes de dinar [640 à 800 euros], Le prix d’achat au Mali ne dépasse pas les 2 millions [160 euros].

Selon Khaled, on trouve désormais toutes sortes d’armes au Mali, principalement sur le marché d’Akawan, à moins de 8o kilomètres au nord-ouest de Gao, dans la région désertique qui s’étend entre cette ville et Tombouctou. C’est là que se retrouvent les marchands du Burkina Faso, d’Algérie, du Mali, du Tchad et du Soudan. Les transactions s’y font en gros, par dizaine de pièces au moins, qu’il s’agisse de pistolets ou de lance-roquettes RPG. Pour acheter au détail, il faut se rendre à Gao ou à Tombouctou, ou encore dans la région frontalière près du village d’AlKhalil, au Mali. Ou encore dans la région de Assamakka ou de Tassara, au Niger.

Les véhicules des trafiquants arrivent en Algérie en empruntant, sur près de 6o kilomètres, d’étroits passages montagneux situés en territoire malien, en direction de la ville algérienne de Bordj Badji Mokhtar. A partir du pied des montagnes, il faut marcher environ un kilomètre dans une région rocailleuse. Là, vous rencontrez des hommes armés qui parlent à peu près toutes les langues locales, du touareg au hassanya [dialecte arabe propre à la Mauritanie], en passant par le haoussa [langue locale principalement parlée au Nigeria et au Niger] et l’arabe. Ils vous demandent un mot de passe, tout comme le fait l’armée, détaille Khaled. Pour un non-initié, ce mot de passe est impossible à connaître, puisqu’il s’agit d’une longue phrase en langue touareg qui change tous les mois, voire tous les quinze jours.

Il poursuit : "Ensuite, vous arrivez dans un lieu caché entre les montagnes où vous passez votre commande, vous négociez le prix et vous vous mettez d’accord pour savoir si vous emportez la marchandise ou si vous voulez être livrés en Algérie, auquel cas le prix est évidemment nettement plus élevé." Selon les statistiques des forces de l’ordre, une vingtaine de modèles intéressent en priorité les trafiquants. La plupart sont de fabrication russe, la palme revenant sans conteste à la kalachnikov. Selon Khaled, il en existe quatorze variantes, leur prix allant de 10 à 30 millions de centimes [de 800 à2400 euros], selon l’origine, l’année de fabrication, la crosse, qui peut être au en métal ou en bois, et selon qu’elle est pliable ou non. Le modèle le plus onéreux est appelé "étoile", l’étoile dont il est frappé indiquant sa provenance, la Russie.

Une autre arme très demandée est le fusil Granov, également d’origine russe, très prisé parles snipers parce qu’il permet d’atteindre sa cible avec précision à une distance d’un kilomètre et demi son prix peut monter jusqu’à 90 millions de centimes [7 700 euros], selon les accessoires fournis, notamment le viseur. D’autres armes, comme le mauser, proviennent d’Allemagne, d’Espagne et d’Inde et arrivent au Malivia le Bénin et la Guinée. Leur prix est de l’ordre de 4o millions de centimes [3 200 euros]. La kalachnikov reste l’arme la plus utilisée par les gangs alors que les pistolets sont très demandés par les hommes d’affaires à Alger, à Oran ou encore à Annaba.

Beaucoup d’interrogations demeurent à propos des poseurs de bombes artisanales, comme celles qui ont été posées ces deux dernières années dans la ville d’Alma, ou encore la bombe qui a été découverte en décembre dernier en plein centre-ville de Sétif Les forces de l’ordre locales parlent également de la diffusion d’armes électriques, utilisées lors de vols et de cambriolages.

Et non loin de là, au sud de la wilaya de Sétif, dans une région des plus démunies du pays, des fabriques d’armes et de munitions se développent parallèlement à un trafic d’armes en provenance de Libye et qui se déroule via le poste frontière de la wilaya d’El-Wadi. Depuis le début de l’année dernière, de nombreux ateliers ont été démantelés, notamment à la lisière de la région de la Batna [dans l’est algérien], permettant aux forces de l’ordre de saisir des pistolets, une grande quantité de balles, cinq kilogrammes de plomb, de la poudre et d’autres matériaux servant à la fabrication de munitions.

Mohamed Ben Ahmed,
Abderrazaq Dheifi

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