Mediapart - Analyse

Juifs, homos, Noirs, Roms, musulmans : l’extension du domaine de la haine.

Par Carine Fouteau.

Mercredi 26 février 2014 // La France

Encore une profanation de mosquée. Et des Roms attaqués. Le tout dans un climat aux relents homophobes et antisémites. Aucune minorité n’est épargnée. François Hollande en appelle à l’« apaisement », mais son incapacité à produire un discours puissant de cohésion sociale laisse le terrain libre à l’exacerbation des haines. 

La désignation de boucs-émissaires varie au fil des ans de manière apparemment aléatoire au gré des faits divers et de leur écho politico-médiatique. La roue de l’infortune tourne et s’arrête sur les uns, puis sur les autres. Une fois les Noirs, une fois les Arabes, une fois les Juifs, une fois les homosexuels, une fois les enfants d’immigrés, et ainsi de suite. Il arrive que la roue s’enraye. En France, pendant plusieurs années, elle est restée bloquée sur les musulmans et les Roms. Depuis quelques mois, elle repart de plus belle. Mais reste détraquée : tous sont visés à la fois !

L’automne 2013 voit ressurgir un racisme anti-Noir à travers la ministre de la justice Christiane Taubira, lors d’un déplacement en Maine-et-Loire. « C’est pour qui la banane ? C’est pour la guenon ! » l’insultent des mineurs, dans le cadre d’une action organisée par le collectif de la « Manif pour tous ». À l’hiver 2013-14, l’antisémitisme de Dieudonné M’Bala M’Bala rejoint celui de groupuscules d’extrême droite. Le « Jour de colère » résonne en pleine rue de slogans anti-Juifs. Du jamais vu depuis les années 1930. S’y agrègent des propos xénophobes, homophobes ou islamophobes. Les cortèges du mouvement héritier de la lutte contre le mariage pour tous débordent de relents homophobes et sexistes. La polémique orchestrée par l’ex-militante anti-raciste Farida Belghoul contre la « théorie » du genre produit elle aussi des alliances propices aux dérapages.

Plus un jour ne passe sans un acte islamophobe. Dernier exemple en date : une tête de porc et des morceaux de viande retrouvés dans l’enceinte d’une mosquée à Blois. Et les Roms ! Les violences touchent désormais à leur intégrité physique, comme en témoignent les agressions à l’acide dont sont victimes des familles installées sur les trottoirs de la place de la République à Paris. Noirs, Juifs, homos, musulmans, Roms : l’extension du domaine de la haine, fondée sur un commun rejet de l’égalité (entre les hommes et les femmes, entre les homosexuels et les hétérosexuels, entre les origines) semble sans limite.

Un exemple parmi d'autres: un tweet du reponsable du Bloc identitaire.
Un exemple parmi d’autres : un tweet du reponsable du Bloc identitaire.

Le bouc-émissaire endosse une fonction précise. Présumé fautif, il sert de punching-ball collectif. Lui taper dessus apparaît acceptable. Quels sont ses torts présumés ? Il est accusé de prendre le boulot, les allocs, la femme, l’argent du « Français de souche », comme peut le dire l’essayiste Alain Finkielkraut sur une chaîne du service public sans être interrompu. Autant de reproches évidemment infondés, mais dont il doit répondre. Le bouc-émissaire est un faux coupable, mais un faux coupable utile : exposé à la vindicte populaire, il masque les dysfonctionnements politiques et économiques des gouvernants et propulse l’extrême droite sur le devant de la scène, donnant un écho démesuré aux discours haineux de quelques centaines d’individus.
Coupable idéal, le bouc-émissaire se repère facilement. Issu d’un groupe minoritaire, il est soit pauvre, soit venu d’ailleurs, soit réprouvé, en tous cas perçu comme différent. Parce que les minorités ne manquent pas (il est même probable que, mises bout à bout, elles constituent une majorité), il n’y a que l’embarras du choix. Mais il ne peut qu’être identifié à une population jugée non représentative de la société dominante. Alain Dupont, 55 ans, né à Angers de parents français, marié à Micheline, a peu de chance d’être un jour désigné : il est un homme, a priori blanc, d’un certain âge. Insoupçonnable. Le bouc-émissaire est Autre : il fait peur, miroir d’un possible déclassement.

Malgré l’apparence, la roue de l’infortune ne s’arrête pas au hasard. Elle est truquée. Toute stigmatisation de tel ou tel est stratégique. En l’espace d’une décennie, entre son arrivée au poste de ministre de l’intérieur en 2002 et son départ de l’Élysée en 2012, Nicolas Sarkozy est devenu un expert : étrangers, immigrés, musulmans et Roms sont la cible à presque tous les coups. En charge des questions de sécurité et d’immigration place Beauvau, sa politique consiste à distinguer les « bons » immigrés, bardés de diplômes, des « mauvais » immigrés, venus rejoindre leur conjoint. Les cerveaux contre les boulets. Dans la même logique, il ouvre les bras aux « vrais » demandeurs d’asile, tout en fustigeant les « faux » réfugiés, ces migrants économiques fuyant la misère ou la famine, accusés de « détourner les procédures ».

Cette philosophie de la segmentation est reprise par ses proches. En septembre 2007, le député Thierry Mariani cherche à faire passer des tests ADN aux candidats au regroupement familial. Deux ans plus tard, Brice Hortefeux, alors ministre, est pris en flagrant délit d’« humour auvergnat ». À son interlocutrice qui présente un militant, Amine, né de père algérien, comme mangeant du porc et buvant de la bière, il rétorque : « Ah, mais ça ne va pas du tout, alors, il ne correspond pas du tout au prototype. » Puis il ajoute : « Il en faut toujours un. Quand il y en a un, ça va. C’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes. » Ses insinuations lourdes de préjugés ne l’empêchent pas de se défendre d’être raciste. Condamné en première instance, il est relaxé en 2011 par la Cour d’appel, qui juge néanmoins ses propos « méprisants » et « outrageants ». Depuis, Rama Yade et Azouz Begag lui reprochent ses réflexions et gestes racistes.

Dans ce sillage, l’ensemble de la majorité du quinquennat précédent se prend à tourner la roue : le « grand débat sur l’identité nationale », dont l’organisation est déléguée au transfuge du PS Éric Besson, donne lieu à l’automne et à l’hiver 2010 à un déferlement inédit de déclarations anti-musulmans. Tout à son projet de chasser sur les terres électorales du FN, l’ex-président atteint des sommets, en désignant, à l’été suivant, dans son discours de Grenoble, les Roms et en promettant de déchoir de la nationalité française certains délinquants « d’origine étrangère ».

Dans son rapport annuel, publié en mars 2013, la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) constate les dégâts. Elle qui observait depuis l’après Seconde Guerre mondiale un mouvement général d’ouverture de la société française (avec des à-coups), perçoit une soudaine dégradation. Elle la date de 2009, année du « débat sur l’identité nationale ». En trois ans, l’intolérance gagne du terrain : l’indice qui lui sert d’outil de mesure chute de près de 10 points.

Depuis 2009, la tolérance de la société française s'amenuise, selon la CNCDH.
Depuis 2009, la tolérance de la société française s’amenuise, selon la CNCDH.

Tous les boucs-émissaires, pendant ce quinquennat, ne sont pourtant pas également pointés du doigt. Homosexuels et Juifs sont globalement épargnés. Pourquoi ? Ils servent de caution à l’UMP et au FN pour mieux exclure les étrangers et les presque étrangers. C’est ce que soulignent Lise Wajeman, maître de conférence en littérature comparée, et Pierre Zaoui, philosophe, dans un éditorial de la revue Vacarme du printemps 2011, « Minority trouble ».

Notant l’« OPA » de la droite et de l’extrême droite sur les femmes, les gays et les Juifs, ils indiquent par exemple qu’« il suffit (alors) d’attester de son non-antisémitisme pour s’autoriser d’un racisme légitime envers d’autres minorités ». « C’est parce qu’elle teinte son islamophobie et son racisme fondamentaux d’un peu de philosémitisme et de défense de la laïcité que Marine Le Pen gagne dix points dans les sondages par rapport à son père », écrivent-ils, tout en anticipant la suite : « Les minorités promues par la droite d’aujourd’hui (en 2011) peuvent avoir la certitude qu’elles incarneront les mauvais citoyens de demain. »

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