Jubilé : Ici Londres.

Mercredi 4 juillet 2012 // L’Europe

Drapeau de FranceLe jubilé de diamant de la reine Élisabeth II scelle la fin d’une certaine anglomanie qui avait régné sur l’Europe et le monde.

De Gaulle avait raison : si la Grande-Bretagne entrait dans le Marché Commun, elle serait perdue. Et l’Europe en serait appauvrie. De fait, depuis 1973, les choses sont allées de mal en pis pour la Reine. Elles ne sont pas allées mieux pour l’Europe. Le constat n’est pas nouveau, mais le jubilé est un moment privilégié pour en prendre conscience.

On a de la peine à se représenter aujourd’hui la passion qui avait saisi la grande majorité des Français lors des cérémonies de couronnement de la reine le 2 juin 1953. On avait expliqué cela alors par un phénomène de compensation : la France de la IVe République, alors présidée par M. Vincent Auriol, se sentait véritablement orpheline d’une légitimité et d’un État. Élisabeth II était quelque part reine de France, cinq cents ans après la fin officielle de la guerre de Cent ans et des prétentions dynastiques sur le royaume de France.

La reine était encore reine du Canada, d’Australie et de Nouvelle-Zélande (elle l’est toujours), d’Afrique du Sud, du Pakistan et de Ceylan (on ne l’imagine plus aujourd’hui). Son Premier ministre était le héros de la guerre, Sir Winston Churchill, qui entretenait une grande vision diplomatique alors que la France d’alors n’en avait plus pour elle-même et pas encore pour l’Europe.

Paradoxalement, le coup de grâce à cette idylle fut porté par le général de Gaulle, peut-être plus anglomane qu’anglophile, voulant sauvegarder la grande tradition d’Ancien régime, incarnée par l’Angleterre, et dont la priorité restait aujourd’hui comme hier de contenir l’Allemagne renaissante de ses cendres. Ce fut aussi la préoccupation de Mitterrand après l’unification, y compris par le passage du mark à l’euro.

L’Angleterre, de son côté, était passée d’une vision impériale à une théorie insulaire, et la Couronne était tombée, sous Mme Thatcher, entre les mains des ménagères des classes moyennes. La reine, bientôt Mme Windsor, faisait ce qu’elle pouvait pour correspondre à cette image populaire tout en la conciliant avec les pompes et les ors de l’antique monarchie. L’Europe en serait effectivement appauvrie comme l’avait prédit De Gaulle.

Le jubilé de la reine devrait être l’occasion, comme hier son couronnement, de ressaisir le message que l’Angleterre a donné au monde à travers la Magna Carta, l’Habeas Corpus, le Parlement et les libertés. La fonction royale peut s’y ressourcer comme à l’onction. Elle manque cruellement à l’Europe et au monde.

La France semble se satisfaire d’exprimer seule, par exemple au Conseil de Sécurité, la diplomatie que la puissance économique et financière allemande n’a pas la légitimité ni d’ailleurs la volonté d’affirmer en propre et qui, sans l’appui allemand, ne compterait plus à soi seule. Le couple franco-allemand repose largement sur ce jeu de rôles. Or, insensiblement, la diplomatie française - qui se pense et est pensée comme franco-allemande puis continentale - tend à s’aligner sur les vues ou les valeurs, de plus en plus les intérêts, de ses commanditaires. A ne rechercher, imperturbable, que ses propres intérêts, la diplomatie britannique apparaît toujours décalée. Mais, par la nature même de ces intérêts, de la City à la BBC, de la liberté des mers à ce qui reste du Commonwealth, elle est souvent plus internationale que la nôtre.

Le rééquilibrage nécessaire (voulu par Pompidou en faisant entrer la Grande-Bretagne dans ce qu’il concevait comme une confédération européenne) ne dépend pas que de nous. Il dépend aussi largement des Anglais. Blair s’y était essayé au début de son mandat avant de tomber sous l’influence de Bush. S’il ne restait qu’une seule mission à accomplir pour la reine Élisabeth, si ardente francophile, plus européenne que la majorité de ses sujets eurosceptiques, et la diplomate la plus compétente et la plus expérimentée de tout son royaume et du monde, ce serait celle-là.

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