Jim Lovell raconte Apollo 13.

Vendredi 26 juillet 2013 // L’Histoire

En avril 1970, l’équipage d’Apollo 13 aurait dû être le troisième à fouler le sol lunaire. Il n’y parvint pas, mais son extraordinaire aventure tint la planète en haleine. Nous avons rencontré Jim Lovell, son commandant, qui fut aussi de la mission Apollo 8, et ainsi le seul homme à avoir survolé deux fois la Lune sans jamais s’y poser.

Cela ne s’invente pas : c’est un 13 avril qu’eut lieu l’accident qui fit entrer les astronautes d’Apollo 13 dans l’Histoire. Ils venaient d’enclencher une opération de routine sur le réservoir d’oxygène liquide d’une pile à combustible quand un bruit d’explosion retentit, suivi du célèbre "Allo Houston, nous avons un problème...". Et pour cause : enfermés dans leur vaisseau désemparé lancé vers la Lune, ces hommes n’avaient apparemment aucune chance de s’en sortir. Le courage et le professionnalisme de Jim Lovell, Jack Swigert et Fred Haise, épaulés par la formidable mobilisation des ingénieurs de la Nasa, changèrent la donne.

Le capitaine Lovell (son grade dans l’US Navy, le seul auquel il reste attaché) a aujourd’hui 85 ans. Il avait été sélectionné en 1962 dans la deuxième équipe d’astronautes de la Nasa et a volé deux fois pour le programme Gemini, avant de participer aux missions lunaires... L’autre semaine, il était à Paris pour la sixième édition de la conférence USI organisée par le cabinet de conseil Octo Technology pour débattre des nouvelles technologie et de leurs enjeux. Il a fait salle comble. Et accepté de nous accorder cette interview exclusive.

Votre plus fort souvenir de la mission Apollo 13 ?

Sans aucun doute, l’explosion du réservoir d’oxygène ! Nous ne savions absolument pas ce qui s’était passé, et à quel point la situation était devenue périlleuse. Nous avons mis un moment avant de nous rendre compte que nous perdions de l’oxygène : cela signifiait aussi la perte du système de propulsion. La chance que nous avons eue avec Apollo 13, c’est que nous avions un module lunaire dont nous nous sommes servis pour revenir sur la Terre. Il n’y en avait pas lors de la mission Apollo 8, où j’étais navigateur : si un tel événement s’était produit, je serais toujours là-haut !

Quelle est la cause de l’explosion ?

Pour bien comprendre le déroulement des faits, il faut revenir à la mission Apollo 10 (en mai 1969, NDLR]. Peu de temps avant le décollage de la fusée Saturn 5, un des réservoirs d’oxygène du module de service (le compartiment moteur fixé derrière la cabine Apollo) avait dû être remplacé. Il a été abîmé pendant le démontage, a été réparé puis réinstallé sur le module de service utilisé pour Apollo 13. Deux semaines avant notre départ pour la Lune, la Nasa a effectué des tests. Le réservoir a été rempli d’oxygène liquide puis, pour le vider, les ingénieurs ont appliqué une tension de 65 volts à une résistance alors que le système de bord n’était calibré que pour 28 volts. L’oxygène a bien été vidangé, mais les contacteurs, qui devaient couper l’alimentation électrique des résistances de chauffage lorsque la température dépassait 26°C, ont fondu et sont restés soudés. Apollo 13 était devenu une bombe prête à éclater et personne ne s’en est rendu compte ! Quelques minutes avant l’explosion, la température dans le réservoir avait atteint 500 °C.

Qu’avez-vous pensé alors ?

Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi cela ne s’est-il pas produit sur Apollo 12 ? Pourquoi cela n’a-t-il pas attendu Apollo 14 pour survenir ?"...Je pense que n’importe qui dans cette situation aurait pensé la même chose. Mais je me suis aussi dit : "C’est bel et bien à moi que cela arrive, je dois maintenant trouver une solution pour nous sortir de ce mauvais pas."

Vous avez été pilote. Cela vous a aidé ?

Avant de rentrer à la Nasa, j’ai débuté ma carrière en 1954 comme pilote de chasse dans la Navy. Cela a été pour moi une révélation : voler de nuit, c’est perdre ses repères, et apponter dans le noir sur un porte-avions à peine éclairé est à proprement parler affolant. J’ai été ensuite pilote d’essai, toujours pour la Navy. J’ai testé deux avions : j’y ai appris qu’on n’est jamais mort tant qu’on est encore aux commandes ! Ces expériences m’ont très certainement préparé pour bien gérer l’incident.

Y a-t-il un moment où vous vous êtes dit que tout était perdu ?

Nous n’avons guère eu le temps de réfléchir à la probabilité si infime - de revenir sur la Terre. Je pense que nous avions moins de 10 % de chances d’y parvenir. Nous avons pensé à nos familles, mais nous n’en avons jamais parlé entre nous. Nous étions absorbés, cherchant des solutions à chacun des problèmes nouveaux qui se succédaient, compte tenu de tout ce dont nous pouvions disposer là-haut. Nous avions certes le module lunaire, intact, mais il avait été conçu pour accueillir deux personnes... Or nous étions trois.

Le film "Apollo 13" est-il fidèle à ce que vous avez vécu ?

Avant que le tournage ne commence, j’avais dit à Ron Howard, le réalisateur : « Vous n’aurez pas besoin d’inventer des faits ou d’exagérer certaines situations, il y a tellement de choses à raconter. » J’ai été extrêmement surpris de la précision avec laquelle le film retrace les faits. J’aurais pu prononcer la plupart des répliques de Tom Hanks... En fait, je les ai prononcées : je me souviens avoir accueilli ce formidable acteur chez moi pendant un week-end. Il m’a écouté, parler à mon épouse et notamment lui dire : « Tu ne peux vivre sans moi. » J’ai retrouvé cette phrase, comme d’autres, dans le film ! Hanks avait soigneusement noté toutes mes conversations. La première version du film durait trois heures et demie, ce qui est difficile à vendre aux circuits de distribution cinématographique qui, comme tout monde le sait, gagnent beaucoup d’argent sur la vente de pop-corn et de sodas. Ron Howard a finalement réduit sa durée à deux heures vingt.

Gardez-vous un bon souvenir de vos missions spatiales ?

Apollo 8 a été le point culminant de ma carrière d’astronaute : c’était la première fois qu’un vaisseau habité se dirigeait vers la Lune, la première fois que des humains quittaient l’orbite de la Terre. Nous avons passé six jours dans l’espace [du 21 au 27 décembre 1968, NDLR], nous sommes restés vingt heures autour de la Lune. Pour la première fois, des hommes ont aperçu sa face cachée ; c’était un moment rarissime. Peu de temps avant le décollage d’Apollo 11, j’ai dit à Neil Armstrong : « C’est incroyable, vous allez vous poser sur la Lune. » Il m’a répondu : « Oui, mais Apollo 8 nous a montré le chemin. » En fait, j’aurais pu avoir trois missions Apollo à mon actif si Neil n’avait pas pu embarquer sur Apollo 11... J’étais son remplaçant pour cette mission.

Regrettez-vous de ne pas avoir marché sur la Lune ?

Oui ! J’avais attendu si longtemps pour y aller, c’était un de mes buts de carrière. Si les missions Apollo 8 et 11 ont été des succès, Apollo 13 a été un échec cuisant... Au début, j’ai essayé de l’enfouir au plus profond de moi-même et plus encore de l’oublier. J’ai réussi à surmonter cette déception en me focalisant sur la manière dont nous avons tous coopéré, sur la Terre et dans l’espace.

Finalement, cette explosion de réservoir vous a rendu célèbre  !

C’est le dénouement inattendu de cette affaire, et nous ne pouvions nous imaginer là-haut ce qui allait se passer ensuite. Soyons clairs : si j’avais marché sur la Lune, je n’aurais jamais été invité à Paris pour parler d’Apollo 13 !

Vous considérez-vous comme un héros ?

Non, bien sûr que non !J’éprouve juste une immense satisfaction d’avoir pu décrire aux ingénieurs ce qui n’allait pas, d’avoir participé à l’élaboration de solutions et surtout d’avoir ramené mon équipage sur la Terre.

Certains astronautes d’Apollo ont eu des problèmes psychologiques...

Beaucoup, comme Buzz Aldrin ou Neil Armstrong, ont eu du mal à gérer cette célébrité soudaine, et nombreux sont ceux qui ont divorcé. Parmi les nombreux équipages des missions spatiales, seul celui d’Apollo 8 a conservé sa vie d’avant le vol : cela tient sûrement au fait que nous avons tous les trois rencontré très jeunes nos épouses. D’anciens astronautes ont quand même bien réussi leur reconversion. Pour Apollo 8, Frank Borman est devenu président d’Eastern Airlines, et Bill Anders celui de General Dynamics.

Pourquoi avoir quitté la Nasa en 1973 ? Le rêve était passé ?

Après mon dernier vol dans l’espace, j’ai intégré le management de la Nasa. Je dirigeais une division qui s’appelait Earth Resources. Nous travaillions sur l’observation de la Terre, nous pouvions notamment étudier la pollution ou prédire l’évolution des prix des céréales :Il suffisait d’analyser les étendues des champs de blé et l’état des récoltes aux États-Unis et en Russie pour en déduire les besoins futurs...

À cette époque, j’étais toujours détaché de la Navy à la Nasa. Mon grade ? Capitaine. J’ai pensé que si je demandais ma réintégration dans la marine, je serais doublé par des aviateurs qui avaient combattu au Viêtnam. J’ai donc demandé à suivre une formation à Harvard dans le domaine du management. C’est à ce moment-là que j’ai décidé qu’il était temps de changer de vie. Je me suis impliqué dans divers projets, notamment dans les télécommunications.

Faut-il poursuivre la conquête spatiale ?

Oui bien sûr, mais le gouvernement américain ne s’y intéresse malheureusement plus ; il préfère se concentrer sur la réforme de la couverture santé ou d’autres projets. Nous avons aujourd’hui perdu cet esprit pionnier de l’espace ; c’était pourtant une excellente pépinière d’ingénieurs en sciences, en physique, en technologies, en mathématiques...

Pour envoyer quelqu’un là-haut, nous devons maintenant utiliser les vaisseaux Soyouz des Russes, qu’ils nous facturent très cher, environ 70 millions de dollars la place à bord. C’est regrettable pour tous ceux qui se sont intéressés aux programmes spatiaux. La Russie n’a pas abandonné, la Chine fait des progrès phénoménaux, elle veut développer sa propre station spatiale, l’Inde également.

Doit-on retourner sur la Lune ?

Il y a encore beaucoup à apprendre. Il faut pour cela y établir une base permanente, installer des télescopes, récupérer des informations. C’est comme cela que nous nous préparerons à aller sur Mars. C’est notre prochaine Lune !

Vous avez assisté à la conférence USI sur les nouvelles technologies. Croyez-vous qu’un jour l’homme sera dépassé par ses créations ?

Les avancées technologiques sont extrêmement rapides, et nous avons parfois du mal à digérer cette rapidité. Mais sont-elles pour autant des avancées sociales ?

Le smartphone dans votre poche est plus puissant que l’ordinateur de bord d’Apollo 13... Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Après l’explosion, nous n’avons pas compris que la situation était aussi périlleuse que cela : la Nasa s’est bien gardé de nous le dire pour ne pas nous déprimer ou nous affoler. Heureusement que Facebook ou Twitter n’existaient pas nous aurions été inondés de messages alarmistes !

Propos recueillis par Charles Chateli et Frédéric Paya, avec la collaboration de Madeleine Meteyi
Valeurs actuelles 11 juillet 2013

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