Jeannette Bougrab, la fille du harki.

Mardi 20 mars 2012, par François D’ORCIVAL // La France

Drapeau de FranceTémoignage Fille et petite-fille d’engagés musulmans au service de l’armée française, elle parle pour ses "pères". Émouvant et vrai. Membre du gouvernement, fille de Lakhdar Bougrab, caporal-chef de l’armée française..., Jeannette Bougrab rendait l’hommage, le 5 mars dernier, à l’École militaire, à tous les combattants harkis qui se sont battus dans nos rangs durant la guerre d’Algérie. Elle-même est née onze ans après la fin de la présence française.

Son grand-père s’était engagé dans les commandos supplétifs formés par de Lattre en Indochine. A son retour en Algérie, il est égorgé parle FLN dans la région de Blida où se trouve sa maison. Son fils, le père de Jeannette, prend la relève, s’engage lui aussi dans les formations supplétives, les moghaznis des sections administratives spécialisées, puis dans les commandos de chasse. Le voilà "harki". Après le cessez-le-feu, la plupart de ces harkis sont abandonnés à leur sort parla France.

Mais le caporal-chef Bougrab a pour officier un homme de parole : au moment où le FLN prend le pouvoir à Alger, celui-ci l’emmène avec lui jusqu’en Allemagne, et il rejoindra par la suite le 1e régiment de tirailleurs à Epinal (son insigne porte un croissant d’or sur fond bleu ciel en souvenir des tirailleurs d’Afrique du Nord). Quand il quitte l’armée, c’est pour devenir ouvrier à Châteauroux ; sa femme est aussi une fille de harki ; elle a connu les camps d’hébergement hâtivement construits en Ardèche. Ils ont quatre enfants ; parmi eux, un garçon qui s’engagera au 1er tirailleurs, et Jeannette, fait ses études supérieures à l’université d’Orléans, major de sa promotion.

De son éducation familiale, elle garde une valeur essentielle : le travail « travailler n’est pas un devoir, c’est une chance ». Elle se passionne pour le droit constitutionnel ; publie sa thèse (chez Dalloz) sur les sources de la Constitution de la IV° République - le régime qui sera ruiné par son impuissance à sortir du drame algérien. Cette passion la conduit au Conseil d’État ; elle y fera la connaissance de Pierre Mazeaud, qui occupa de 1974 à 1976 les mêmes fonctions de secrétaire d’État à la Jeunesse. Ainsi va l’histoire de France : un député gaulliste vient épauler la fille du harki qui aimait, comme lui, la même France et fut trahi par elle.

Une histoire qui reste douloureuse pour jeannette Bougrab et à laquelle elle rendait hommage la semaine dernière devant un amphi comble d’anciens officiers d’Algérie. « Ce fut, dit-elle, l’honneur des officiers qui, désobéissant aux ordres reçus des autorités les plus élevées de l’État, sauvèrent nos pères. je sais qu’ils sont nombreux ce soir dans l’assistance et si je puis aujourd’hui, cinquante ans après, avoir le privilège de m’adresser à vous qui avez refusé d’abandonner vos hommes que vous saviez condamnés, c’est grâce à l’engagement de ces hommes d’honneur.

« Notre histoire s’inscrit dans l’histoire de France »

« C’est pour cela que j’ai tenu à partager votre émotion, à témoigner de notre admiration et de notre reconnaissance à ce grand homme d’honneur qu’est Hélie de Saint Marc. Lors de son procès, il déclara que le lien sacré du sang versé le liait aux dizaines de milliers de musulmans qui se sont joints à lui comme camarades de combat. Ces camarades étaient (étrangers peut-être par le sang reçu, mais français par le sang versé). Oui, les contributions à l’histoire sont essentielles car, dans la vie d’une nation, d’un peuple, chaque action du passé entre en compte pour l’avenir. Ce qui fait une nation, ce n’est pas le fait de parler la même langue ou d’appartenir à un groupe et ethnographique commun, c’est d’avoir fait ensemble de grandes choses dans le passé, c’est de vouloir en faire encore dans l’avenir ! Il n’y a qu’une histoire, l’histoire de France : il n’y aura pas une histoire des harkis mais une histoire de France. »

Jeannette Bougrab ajoutait : « Ce que certains dénomment la tragédie des harkis, je préfère en appeler à l’épopée des harkis, certes tragique, mais une véritable épopée, qui n’a pas encore trouvé sa place dans notre histoire de France. C’est à nous d’agir en ce sens. Avec le temps, la vérité sur cette épopée se fera jour. j’espère que nos pères seront encore de ce monde.

« Aujourd’hui fils et filles de harkis, notre communauté, c’est la France, notre identité la Démocratie, et nos histoires personnelles s’inscrivent dans l’histoire de France. »

À lire : Harkis, soldats abandonnés, témoignages, préface de Pierre Schoendoerffer, XO Éditions, album de témoignages et de photographies présenté par le général Maurice Faivre.

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