Jeanne d’Arc et Charles VII.

Dimanche 9 septembre 2012 // L’Histoire

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Drapeau de FranceSi la vie de Jeanne d’Arc est d’abord une leçon de foi et de fidélité, on ne peut manquer de souligner aussi la haute leçon politique qu’elle a donnée à la France : la nécessaire priorité du politique conduit, tout aussi nécessairement, à poser la question de la légitimité du pouvoir. C’est la clé de la paix et de la prospérité civiles.

Le sacre et le couronnement du roi sont une part essentielle de la mission de restauration menée par Jeanne. « Le sacre de Reims a été sa grande idée », disait Bainville. Dès sa première entrevue avec Charles VII, elle lui annonce que le sacre se fera. Après la libération d’Orléans et les autres victoires sur la Loire, elle s’oppose à ceux qui ne rêvaient plus que de chevauchées pour reprendre Paris et libérer la Normandie. Pour elle, il n’y a qu’une nécessité première : c’est que le jeune roi, encore faible et contesté, reçoive l’onction de Reims.

Alors que, depuis la mort de son père Charles VI, en 1422, Charles VII est juridiquement - constitutionnellement si l’on veut - le ROI, Jeanne veut qu’il accède à une légitimité supérieure : la relation au divin, au sacré. Pour la Pucelle, Dieu savait deux choses : qui serait capable d’être son lieutenant pour accomplir la mission royale et qui était le vrai héritier. La raison raisonnante du siècle des lumières n’est pas encore d’actualité dans le royaume.

LA LEGITIMITE ROYALE CONTRE LE REGIME DES PARTIS
 
Elle-même ne se pose aucune question quant à la légitimité du roi, fondée sur les « droits du sang ». Elle voit en Charles VII le « vrai héritier de France et fils de Roi ». Voilà ce qui caractérise son oeuvre politique : reconnaître, affirmer, annoncer et consacrer le roi légitime.

Elle l’écrit aux Anglais : « Je suis venue de par Dieu réclamer le sang royal et suis toute prête à faire paix, si vous voulez faire raison... »

La situation de Charles VII est alors peu brillante. En 1429, le « gentil Dauphin » est pratiquement privé de royaume. Son autorité se limite à la ville de Bourges, et il est entouré d’ennemis. Sans un sou - il avait donné ses derniers joyaux aux pauvres -, il ne peut même pas -s’offrir des bottes neuves. Son nom même est tourné en dérision : on le nomme le « roi de Bourges » ou le « roi des fous et des sots »...

La France est livrée à ses vieux démons : entre Armagnacs et Bourguignons, les deux grands partis politiques de l’époque, la guerre civile fait rage, au seul bénéfice des Anglais. Comme le dit le chancelier Gerson en 1418, dans sa « Déploration », les Français ne s’aiment pas.

Ce n’est pas qu’on puisse dénier à Charles VII sa fonction, il était déjà désigné du vivant de son père. Le sacre n’apparaît donc pas comme une obligation. Vaut-il le risque d’une expédition de plusieurs centaine de kilomètres, en territoire largement adverse, vers Reims et sa Sainte Ampoule ? Contre ceux qui veulent marcher sur Paris et libérer la Normandie, contre ceux qui objectent l’étendue des pays hostiles à traverser et la puissance du parti bourguignon, Jeanne n’en démord pas : Reims d’abord ! Pourquoi ?

Souhaitant la paix et l’unité du royaume de France, Jeanne estime que le sacre donnera à Charles VII, en plus de sa légitimité historique, la « surnature de la constitution ». « C’est l’heure de s’entendre », dira-t-elle et le point de ralliement de cette entente des « régnicoles » - des Français - est Reims et sa cathédrale. La route vers la « cité des sacres » est un vrai « chemin politique », suivant les belles métaphores de l’époque. Car, sur ce chemin de Reims, la légitimité du roi de France, reconnue et annoncé par Jeanne, éclate aux yeux de tous et d’abord aux yeux de ceux qui la lui déniait. Grâce à l’obstination de la Pucelle, le siège d’Orléans permet à Charles VII de porter secours à son peuple opprimé. La longue chevauchée qui s’ensuit voit les villes traversées s’ouvrirent les unes après les autres devant l’armée royale. L’amour du peuple de France pour son roi trouve enfin à s’exprimer.

LA CONTINUITÉ DU POUVOIR

L’épisode décisif se situe le 6 juillet 1429, lors du siège de Troyes par les armées royales. Troyes, ville de l’odieux traité qui bafoue le droit naturel du royaume en reconnaissant au roi d’Angleterre des droits sur la France... En entrant comme roi désigné par Dieu dans la cité, Charles VII annule les accusations portées contre lui et détruit symboliquement la légitimité en France du roi d’Angleterre. « Il remet à l’endroit la dévolution du royaume au lieu même où celle-ci avait été injustement inversée », dira Jean Chartier.

Et puis, il y a Reims où, selon les paroles même de Jeanne, le roi retrouve ses « chers et bons amis, les bons et loyaux Français de la cité de Reims ». Grâce à elle, nous dit Jacques Gelu, le conseiller de Charles VII, les « Picards et autres nations du royaume qui tenaient le parti des autres se prirent à délaisser les Anglais, les haïr et les mépriser ».

La geste de Jeanne est celle d’une politique de la légitimité. A travers l’humble jeune fille de Domrémy, c’est le peuple des campagnes resserré autour de son roi et qui donne à une élite divisée reniant l’ordre naturel du royaume, l’exemple de la fidélité. Face à l’anarchie des partis et aux prétentions des Plantagenêts, ce peuple exprime son adhésion à un pouvoir ancré dans sa continuité historique. En restaurant la légitimité capétienne, Jeanne rétablit ainsi à la fois l’autorité (en France) et la souveraineté (française), condition nécessaires pour assurer l’avenir du royaume de France.

Mieux encore, Jeanne, qui n’est que compassion envers les pauvres, les malades et les souffrants, incarne une charité plus haute encore, une charité politique qui se traduit en acte dans le contexte dramatique de la guerre. Rejetant toute idée de créer un parti de plus, elle se met tout entière au service de celui qui est, de par le droit et l’histoire, seul légitime pour servir la France. C’est en cela que s’exprime concrètement sa charité politique : Jeanne ne se satisfait pas de dire au « gentil Dauphin » et aux gens d’armes ce qu’ils doivent faire, elle met toute son énergie au service de sa mission. Au prix du sang, de son sang, la Pucelle accomplit le message divin. C’est le mystère de la charité de Jeanne d’Arc que célébrera Péguy.

Par son action, Jeanne entend ramener la paix et l’unité au sein du royaume. ’historienne Colette Beaune lui voit une mission « d’utilité publique », considérant même « qu’à la limite, on lui attribuerait volontiers la fin du régime des partis » ! Entraînée par son exemple, la royauté va parvenir à se dégager de l’étreinte des pouvoirs féodaux ; tout en relevant l’ordre social, elle va gagner son indépendance face aux factions, face aux « partis » de l’époque.

« Chef d’œuvre d’intelligence politique », selon le mot de Maurras, la geste johannique préfigure une nouvelle forme de l’Etat. « Jeanne d’Arc, c’est une histoire qui finit , bien ! » aurait pu dire Anouilh : une histoire qui inscrit la « petite fille espérance » au coeur de chaque Français... C’est dans l’esprit même de Jeanne que la France, dans les temps de divisions, a toujours su trouver des Politiques qui lui montrent la voie du redressement.

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