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« Je ne voterai plus socialiste ».

Par Mathieu Magnaudeix

Lundi 13 janvier 2014 // La France

Mediapart s’est installé une semaine dans l’Ariège, un des départements les plus socialistes de France. Dans cette terre industrielle et rurale violentée par la crise, les électeurs de gauche oscillent entre gros doutes et colère. Ici la droite est quasi inexistante. Le Front national est en embuscade. Premier volet d’une série de trois reportages.

Dans l’annuaire téléphonique, bien des noms sont d’origine espagnole, avec des “ez” et des “o” à la fin. Lors de la guerre civile espagnole (1936-39), Lavelanet, prospère cité textile au pied des Pyrénées, fut un refuge pour beaucoup de républicains. Fuyant le franquisme, ils rejoignirent certains de leurs compatriotes arrivés des décennies plus tôt. Aujourd’hui, cette terre d’immigration (après les Espagnols, il y eut les Maghrébins) fait partie des villes convoitées par le Front national.

Ici, comme dans le reste de l’Ariège, on a presque toujours voté à gauche. Dans ce département pauvre, rural et industriel, marqué par un socialisme laïque et républicain, le PS reste hégémonique, le PCF conserve quelques beaux restes. À chaque élection nationale, l’Ariège est un des départements les plus socialistes de France. Lors de la dernière présidentielle, certains villages ont voté Hollande au premier tour à 50, 60, voire plus de 70 %.

À Lavelanet, le baron local s’appelle Jean-Pierre Bel. C’est ici que l’actuel président socialiste du Sénat, très proche de François Hollande, a entamé sa carrière politique. En 2001, il reprend la ville, brièvement conquise par la droite. Il en fera son marche-pied vers les hautes sphères de l’État.

Mais pour les habitants, hormis la fierté passagère de voir l’un des leurs intégrer le cercle des puissants, l’ascension de Jean-Pierre Bel n’a pas changé grand-chose. En trente ans, Lavelanet a perdu des milliers d’emplois et 3 500 habitants. Le centre-ville, ses vastes allées, la grande esplanade bétonnée au-dessus de la rivière : c’est le décor tout entier qui est devenu trop grand. Un actif sur quatre est au chômage. Le textile a disparu. La mécanique de pointe, elle, se porte très bien. Mais elle n’emploie pas la main-d’œuvre locale, pas assez qualifiée.

La rue de Verdun, ancienne artère commerçante de Lavelanet, sinistrée
La rue de Verdun, ancienne artère commerçante de Lavelanet, sinistrée © M.M.

Ici, François Hollande a réuni 33,76 % au premier tour de la présidentielle, loin devant Marine Le Pen, puis Nicolas Sarkozy. Le chef de l’État a toujours des partisans. Comme Ariel Nunez, patron d’une petite entreprise de vente d’articles de pêche par correspondance, aficionado du “Che” et vieil ami de Jean-Pierre Bel, qu’il voit le week-end. « Hollande, c’est un super mec, moi je me régale... Bon, c’est vrai qu’il a un problème : cette image qui lui colle à la peau depuis les Guignols de l’Info (qui présentent Hollande en personnage jovial mais un peu demeuré, ndlr). Il fait le max. Il suffit que le chômage baisse et il va remonter… »

Ancienne déléguée CGT de la grande usine Roudière, fermée au début des années 1990, aujourd’hui à la retraite après des années de petits boulots, Maria n’est pas transportée, mais elle excuse le chef de l’État. « Hollande hérite de ce qui s’est passé avant lui. Vraiment, je le plains… »

Maria Lopez, ex-déléguée CGT de l'usine textile
Maria Lopez, ex-déléguée CGT de l’usine textile © M.M.

Parmi ceux qui ont glissé un bulletin Hollande dans l’urne, beaucoup commencent tout de même à perdre patience. Pierre, restaurateur au look rocker (le prénom a été changé), a voté Mélenchon au premier tour, Hollande au second. « Le changement, on l’attend... Il faudrait une révolution, il n’y a que ça… », tonne-t-il, en colère derrière son comptoir.

Geneviève Lagarde, infirmière à domicile de 53 ans (Hollande au second tour, « plus à gauche au premier »), ne cache pas son désarroi. « Il y a eu un moment d’espoir, mais là, c’est le statu quo. Je ne vois pas ce qui a changé. » Elle peste contre les « dissonances au gouvernement », l’abandon de l’écotaxe (« une bonne chose, il ne fallait pas reculer même si c’est mal perçu »), « les grosses fortunes dans lesquelles on ne tape pas alors qu’on rogne les revenus des petits salaires et des retraités ». « En voulant ménager la chèvre et le chou, on n’arrive à rien ! À force de reculer, à chaque fois, ils se discréditent. Ça me fait de la peine. Les gens de gauche comme moi, on est désorientés. » Aux européennes, Geneviève ne votera pas PS : « Pas contre eux, mais pas pour eux non plus », résume-t-elle.

« Je cherche juste un boulot, moi, n’importe quoi », peste Mourad, 27 ans, qui traîne au PMU près de l’agence Pôle emploi et n’aime pas beaucoup parler politique. « Mais c’est pas facile avec ma tête et ma barbe. Hollande dit que le chômage s’est inversé, mais c’est parce que tout le monde est au RSA. »

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