Valeurs Actuelles

Jacques Attali.

Par Yves de Kerdrel.

Mardi 27 mai 2014 // La France

Jacques Attali

C’est Jacques Attali qui, lors du premier septennat de François Mitterrand, a repéré François Hollande et l’a fait venir à l’Élysée comme conseiller technique. L’ancien sherpa de Mitterrand est aujourd’hui l’un des visiteurs du soir les plus écoutés par le président de la République. Deux ans après l’élection de François Hollande, il livre pour "Valeurs actuelles" un bilan sans concession du socialisme au pouvoir.

Comment analysez-vous le vote de l’Assemblée nationale sur la trajectoire budgétaire où 41 députés socialistes (sur 289) ont fait défaut ?

Je peux le comprendre, d’autant plus que ni la gauche ni la droite n’ont fait le travail pédagogique nécessaire pour affronter la réalité de la situation. Des parlementaires de gauche comme de droite ont pu se sentir trahis. Les dirigeants de gauche auraient dû expliquer plus tôt. Les dirigeants de droite auraient dû agir plus tôt. Plus généralement, la France se refuse depuis longtemps à la réforme. Lionel Jospin a fait la démonstration que, même quand il y a de la croissance, on ne réforme pas, et Nicolas Sarkozy a prouvé que quand il n’y a pas de croissance on ne réforme pas non plus. On ne peut plus retarder le moment d’y faire face. Il a un proverbe arabe qui dit : "Il faut suivre le menteur jusqu’à sa porte." Et le menteur, ici, c’est toute la classe politique.

Existe-t-il encore une majorité présidentielle ?

Oui, bien sûr. Et si un jour il n’y a plus de majorité présidentielle, ça veut dire qu’il n’y aura très vite plus de président de la République. Car une crise de la majorité présidentielle, si elle s’installait durablement, entraînerait une dissolution, un refus de la nouvelle majorité de partager le pouvoir avec l’actuel président et donc une crise de régime. La fin de la majorité présidentielle sonnerait donc la fin du mandat de François Hollande.
Cela étant dit, je pense que les parlementaires de gauche ne se suicideront pas. Même si l’on ne peut jamais exclure qu’il y ait des suicidaires parmi les parlementaires de gauche, ce n’est pas leur intérêt, ni l’intérêt du pays. Et je dirais même que ce n’est pas l’intérêt de la droite, qui aurait tout avantage à voir la gauche se lancer dans le nettoyage des comptes publics qu’elle - la droite - n’a pas eu le courage d’entreprendre.

Mais alors, comment expliquer l’importance d’un psychodrame comme celui du 29 avril ?

C’est le grand paradoxe du moment. Il existe un très large consensus sur les mesures à prendre. Tout le monde sait ce qu’il faut faire. Depuis longtemps. Au moins depuis la commission que j’ai présidée en 2008 et qui rendit un rapport unanime, gauche et droite réunies. Personne n’a intérêt à entrer dans une année de troubles. Est- ce que ça aura lieu ou pas ? On ne peut l’exclure. Car notre pays peut avoir envie, non pas de créer une crise politique, mais de purger des abcès plus profonds. Il y un énorme travail pédagogique qui n’a pas été fait, ni auprès des Français, ni auprès des électeurs libéraux, ni auprès des socialistes.

Vous parlez de pédagogie, mais personne n’a pris le temps d’expliquer le plan Valls ?

C’est juste, même si, à mes yeux, le plan Valls était une évidence, qui aurait dû être mis en oeuvre dès 2009 par le gouvernement Fillon. Pourtant, il a été accueilli froidement. Le président ne l’a pas expliqué. On n’en connaît toujours pas le détail qui suppose des réformes de structure. Notamment en ce qui concerne la réforme de l’État. Pourtant, c’est un programme encore minimal. Dans le schéma actuel, les dépenses publiques augmentent encore de 0,5 % en 2016. Il n’y a pas de baisse du pouvoir d’achat des fonctionnaires (même s’il y a un gel du point). On est dans une critique mystificatrice alors qu’il y a très peu d’économies au regard de ce qui a été fait ailleurs depuis des années ou de ce qu’il serait nécessaire de faire. La gauche ne fait pas son travail pédagogique car elle ne mène aucune action prospective, et l’opposition ne fait pas son boulot car elle n’a pas réfléchi sur les raisons de son échec. Ce qui l’empêche de préparer son éventuel prochain mandat. Elle n’a aucun programme et continue à s’opposer à des mesures qu’elle aurait évidemment dû prendre quand elle était au pouvoir, ou à réclamer des réformes qu’elle n’a pas eu le courage de faire quand elle en avait les moyens.

Comment expliquez-vous cette situation particulière que n’ont vécue ni l’Allemagne, ni la Grande- Bretagne, ni l’Italie, ni l’Espagne...?

Cela tient beaucoup à ce que les institutions françaises sont perverties depuis quelque temps par plusieurs phénomènes. Tout d’abord le raccourcissement à cinq ans du mandat présidentiel avec, de fait, un changement de statut du premier ministre. François Hollande a un nouveau premier ministre, mais c’est encore lui qui reçoit les patrons d’Alstom, de General Electric ou de Siemens, alors que cela devrait être le rôle d’Arnaud Montebourg !

Le second élément dramatique tient selon moi à la tragédie des primaires. Elles entraînent deux conséquences très négatives : la première, c’est que personne ne se dévoile jusqu’au dernier moment, donc il n’y a aucun travail programmatique. Il n’y a même pas de réflexion sur le pays La maturation de la campagne présidentielle s’opère donc, de fait, au cours des deux derniers mois de la campagne présidentielle. Et ensuite, le président élu (on le voit avec François Hollande, mais on aurait pu le voir avec d’autres) est prisonnier de ses alliés des primaires. Là, il était allié avec Manuel Valls et Arnaud Montebourg. Donc, on est dans une situation qui ressemble de plus en plus à la situation américaine. Et son opposante aux primaires (Martine Aubry) reste sa principale opposante (celle qui agite la fronde actuellement). Il est donc obligé de maintenir sa loyauté à l’égard de ceux qui l’ont fait élire pour compenser l’opposition de certains membres de son gouvernement.

Voilà pourquoi ces primaires sont tragiques pour le pays et constituent un recul institutionnel. Et la droite n’agit pas mieux en ne faisant aucun mea- culpa sur ses erreurs et sur l’état dans lequel elle a laissé le pays.

Mais comment pourront être déterminés les prochains candidats à la présidentielle ?

Je suis convaincu que le prochain président de la République sera quelqu’un sorti de nulle part et qui aujourd’hui est en train de mûrir, dans un coin, un programme sérieux. C’est cela dont le pays a besoin : quelqu’un qui donne une direction ou un sens. Qui dise la vérité, sans chercher à être populaire. Quelqu’un qui donnera une vision pour la France à vingt ans et qui expliquera le sens et la raison d’être de chaque réforme. Quelqu’un qui expliquera la mondialisation, l’Europe, la francophonie, et l’avenir magnifique que la France peut y trouver. -

Est-ce que le vote du projet de budget pour 2015 pourrait donner lieu à de nouveaux psychodrames chez les socialistes ?

Oui. Il faut bien se rendre compte que, pour la première fois dans l’histoire de la V° République, le gouvernement ne dispose plus d’une facilité qui lui était offerte : celle de truquer les prévisions économiques. En effet, le Haut Conseil des finances publiques devra donner un avis, qui sera nécessaire à la validité constitutionnelle du budget 2015. C’est-à-dire que, si le Haut Conseil des finances publiques, que préside Didier Migaud, ne valide pas les hypothèses économiques du budget, cela sera une clause d’annulation de ce budget. Et comme il est composé de personnalités honorables et indépendantes, ce Conseil va travailler honnêtement. C’est-à-dire que, si le gouvernement projette une croissance de 2 %, il sera condamné à voir la loi de finances annulée par les Sages.
De même, la droite doit se conduire de façon responsable et admettre que la dureté du budget à venir s’explique largement par le laxisme des budgets des dix dernières années où elle était au pouvoir.

De fait, Manuel Valls sera contraint de présenter un budget très drastique dès septembre prochain...

Bien sûr. C’est pour cela que, lorsque l’on regarde précisément les 50 milliards d’économies du plan Valls, elles sont beaucoup plus importantes sur 2015 que sur 2016. C’est aussi pour cela que ce rendez-vous de l’automne sera un moment très difficile pour le président et sa majorité.

Après le vote du 29 avril, est-ce que Manuel Valls ne va pas être obligé de construire des majorités spécifiques pour chaque vote ?

C’est tout à fait possible. Si j’étais Jean-François Copé ou Nicolas Sarkozy, je donnerais instruction à un groupe d’amis de voter pour tout en grognant contre eux. Avec comme raisonnement : puisque les socialistes ont encore deux ou trois ans pour faire les réformes difficiles, surtout qu’ils le fassent ! Après, on sera doublement purgé : ils auront réglé les problèmes difficiles et la France, ingrate, ne voudra plus de la gauche pendant longtemps. Un homme politique de droite cynique, intelligent et rationnel dirait aujourd’hui : "Surtout laissez-les faire !"

Pour la droite, l’hypothèse d’une crise de régime et d’une dissolution serait donc une catastrophe ?

Bien naturellement. S’il y a une crise de régime, le prochain président et le prochain premier ministre feront forcément bien plus que le gouvernement de Manuel Valls en termes d’économies.

Quelles autres mesures d’urgence préconiseriez-vous au premier ministre ?

Deux, en particulier : primo, une "dévaluation fiscale", qu’on appelle à tort "TVA sociale" et qui reste le moyen le plus juste et le plus immédiat de rétablir la compétitivité du pays. Secundo, la réforme de la formation professionnelle : si on consacrait aux chômeurs 5 milliards d’euros, et non 600 millions comme aujourd’hui, sur les 32 milliards de la formation professionnelle, il n’y aurait plus de problème de chômage de longue durée. On pourrait en particulier s’en servir pour que les entreprises ne paient qu’un "smic jeunes" aux jeunes sans formation en complétant leur revenu par une allocation d’alternance, qui leur permettrait de bénéficier d’une rémunération digne. Ces deux réformes très simples changeraient tout le pays en l’espace de quelques mois. Alors qu’attend-on ?

Concernant le plan Valls, qui a sans doute été conçu un peu avant que le nouveau premier ministre arrive au pouvoir, quel est votre jugement ?

Globalement, il me semble équilibré. Sur les dépenses de santé, il est même très bien. S’agissant des dépenses de l’État, rien n’a encore été dit sur le détail des mesures. Il y aura certainement des modifications de structure des .agences publiques qui n’ont pas encore été annoncées. Car ce n’est pas en rabotant qu’on arrive à dégager 15 milliards d’euros. Le seul point sur lequel je ne suis pas d’accord est la suppression des conseils généraux, reportée en 2021. Cela n’a pas de sens. Il faut réformer immédiatement le mille-feuille territorial en supprimant le département.

Mais tout ce qui touche aux collectivités territoriales peut-il être fait sans référendum ?

Une faut surtout pas le faire par référendum, car, comme disait François Mitterrand, « les Français ne votent jamais sur les questions qu’on leur pose mais sur la popularité de celui qui pose la question ». Et je vous rappelle la boutade de Woody Allen : « Ma réponse est non, mais au fait, quelle est la question ? » Tout référendum présenté aujourd’hui par Hollande entraînera forcément un vote négatif. Il faut donc le faire par la voie parlementaire et par le Congrès.

Ces 50 milliards d’euros d’économies, par rapport aux 1200 milliards de dépenses publiques, ce n’est qu’une goutte d’eau. Et malgré tout, cela provoque un psychodrame ?

Sans préparation, c’est beaucoup. Et ce n’est pas un plan de 50 milliards sur trois ans dont nous avons besoin mais un plan de 90 milliards sur quatre ans. Rendons-nous compte que la France est, jusqu’ici, le seul pays qui n’a connu aucune baisse du pouvoir d’achat, ni des dépenses sociales, ni des dépenses publiques. Pour aller plus loin dans la réforme (ce qui n’implique pas nécessairement une baisse de pouvoir d’achat), il manque toujours la même chose : le travail de maturation par la classe politique de réformes de fond (comment fait-on de l’aide au logement qui soit efficace, comment fait-on de la vraie redistribution qui s’adresse vraiment aux plus pauvres ? Comment améliorer la mobilité sociale. ?). Comme on ne pose pas ces questions, on aboutit à des solutions simplistes, sans réforme de fond.

Concernant la trajectoire budgétaire soumise à Bruxelles, on observe, à partir de 2016, une forte embellie du côté des entreprises avec un rebond de l’investissement ?

Je rentre des États-Unis et je suis frappé par l’ampleur de la reprise américaine, même si les dernières statistiques semblent en douter. Quand on parle aux entreprises françaises et aux banques, il y a semble-t-il les prémices d’une reprise de l’investissement. Mais personne ne peut dire s’il s’agit d’une reprise durable ou bien si les entreprises ont compris que les taux d’intérêt très bas, dont nous profitons actuellement, ne vont pas durer mille ans. Si j’étais chef d’entreprise aujourd’hui, je créerais toutes les conditions pour ne pas avoir à emprunter jusqu’en 2017-2018, car je suis convaincu qu’une bulle est en train de se former et que les taux d’intérêt augmenteront en France, en Europe et même partout dans le monde.

Va-t-on enfin renouer avec une croissance durable ?

Comme toujours, la France entrera la dernière dans un cycle de croissance. Certains facteurs jouent contre notre pays. Je pense notamment à l’inquisition fiscale qui est devenue un frein à l’investissement. Par ailleurs, le départ des cadres du pays - et plus seulement le départ de ceux qui ont fait fortune, mais aussi de ceux qui pourraient faire fortune, et donc des talents, pèsera à terme sur la croissance. Enfin, ce qui m’inquiète beaucoup pour le redémarrage d’une croissance réelle, ce ne sont pas les ventes d’entreprises françaises mais le départ des comités exécutifs. Pourquoi ? Tout simplement parce que le pays dans lequel une entreprise licencie en dernier, c’est le pays où siège son comité exécutif.

Manuel Valls se réfère souvent à Pierre Mendès France ? Peut-on les comparer ?

Pierre Mendès France avait René Coty comme président de la République, les guerres coloniales, et il est resté sept mois au pouvoir. Je suis convaincu que Manuel Valls a de Mendès France le même goût du sacrifice, de l’intérêt national et du long terme. Il pense à mon avis, comme lui, qu’on reste plus facilement dans l’histoire en étant impopulaire qu’en cherchant à être populaire.

Cela va donc le freiner dans le fait de faire des concessions ?

Quand on est impopulaire, il faut mériter son impopularité. Des concessions, il en fera, mais je pense qu’il tiendra et il cherchera certainement un modus vivendi avec une partie de la droite. Comme la fable du scorpion et de la tortue. Le scorpion sait qu’il peut tuer la tortue, mais ils ont tous les deux intérêts à traverser la rivière ensemble.

Deux ans après l’élection de François Hollande, quel bilan peut-on tirer ?

Un quasi-sans-faute en politique étrangère avec deux regrets de ma part. Le premier, c’est que j’aurais voulu qu’il soit beaucoup plus audacieux vis-à-vis des Allemands en matière de relance de l’Europe politique. Et je n’aurais pas géré la crise ukrainienne de cette manière. Les Russes se retrouvent dans une situation d’isolement insupportable à cause d’une Crimée qui, évidemment, est russe. Par ailleurs, le gouvernement ukrainien a commis la faute de dire que le russe n’est plus la langue nationale. Je trouve que la France a surréagi sur ce dossier ukrainien. Il est temps de voir que notre intérêt à nous, Européens, est que la Russie évolue vers un État de droit et surtout pas qu’elle s’enferme.

Et sur le plan intérieur ?

J’aurais aimé qu’il agisse plus vite. Le plan Valls aurait dû être le plan Ayrault au lendemain de l’élection présidentielle ; et le plan Fillon en 2008. À chaque fois, les présidents font l’erreur de ne pas taper assez fort sur le bilan de leur prédécesseur. Si Hollande avait tapé plus fort sur le bilan de Sarkozy, tout ce qui est fait aujourd’hui aurait été moins difficile à faire passer Ce n’est pas la faute de Jean-Marc Ayrault mais une faute collective de la majorité socialiste. Car quand on vient d’être élu, on n’a pas envie d’annoncer de mauvaises nouvelles, alors que c’est le seul moment où on peut le faire.

Enfin, en termes de réforme de structure ?

Nous sommes hélas à des années- lumière de ce qu’il fallait faire. Sans compter le fait qu’il y a une réforme que l’on a faite à l’envers : cela a été de redonner la compétence générale aux collectivités territoriales. Manuel Valls a décidé de revenir là-dessus.

Beaucoup, y compris à gauche, reprochent à Hollande de ne pas avoir endossé la stature présidentielle ?

Il n’a fait là que poursuivre l’évolution de son prédécesseur. Le début de ce phénomène remonte à Nicolas Sarkozy montant les marches de l’Élysée en short et baskets.

Malgré tout, les huées et les sifflets à Carmaux sont un signe terrible !

On l’oubliera... En termes de logique mathématique pure, la révolution est là. Quand le pouvoir n’est plus sacré, c’est que la révolution a commencé. La raison principale pour laquelle cette révolution n’a pas lieu, c’est que les forces révolutionnaires quittent le pays. Aujourd’hui, tous ceux qui ont une rage révolutionnaire partent. Quand ils ont du talent ou de l’argent, ils vont aux États-Unis ou en Grande-Bretagne. Quand ils ont une autre forme de rage, ils partent en Syrie faire le djihad. Le pays se vide, même de ses forces révolutionnaires !

Propos recueillis par Yves de Kerdrel JacquesAttali est écrivain, économiste et président de PlaNet Finance.

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