Itinéraire d’un récidiviste.

Par Jean-Michel Verne. Lu dans Valeurs Actuelle du 28 juin 2012.

Lundi 9 juillet 2012 // La France

Drapeau de FranceLe ministre de l’intérieur, Manuel Valls, a parlé d"imprévu au sujet des deux gendarmes tuées à Collobrières. Un imprévu malheureusement.., prévisible, comme le montre le casier judiciaire du suspect.

Des milliers de personnes, dont beaucoup de gendarmes, pleuraient le 22 juin à Hyères lors d’une très émouvante cérémonie rendant hommage à leurs deux collègues abattues quelques jours plus tôt à Collobrières (Var). Le scénario est sombre et répétitif : marche funèbre, drapeaux tricolores qui entourent les cercueils et propos graves du ministre de l’Intérieur exprimant d’une voix cassée la tristesse de la nation. Manuel Valls a rappelé que « les missions des gendarmes relèvent de l’imprévu, un imprévu qui peut aller jusqu’au pire ».

Ce terme est-il véritablement approprié en ce qui concerne le double meurtre de l’adjudant Alicia Champlon et du maréchal des logis-chef Audrey Bertaut ? Dimanche 17 juin, peu après 22 heures, les deux gendarmes sont chargées de la surveillance sur la fête de la commune, proche de Pierrefeu. Elles sont appelées sur une banale affaire de cambriolage au coeur de ce pittoresque village du Var. Dans des circonstances qui restent encore confuses, le suspect, Abdallah Boumezaar, s’empare de l’arme de service d’Audrey Bertaut, l’abat de deux balles dans la tête puis tire sur sa collègue qui tentait de s’enfuir. Alicia Champlon s’affaisse à son tour. Le meurtrier a fait feu à six reprises.

Évoquer " l’imprévu " est un peu facile. L’arrestation quelques heures plus tard du suspect et la consultation de son casier judiciaire sont édifiantes. La dangerosité de Boumezaar était en effet étrangement prévisible, au regard de son parcours devant les tribunaux correctionnels. Dès l’année 2000, ce gosse de la cité Berthe, un quartier chaud de La Seyne-sur-Mer, écope au tribunal pour enfants de Toulon d’une condamnation à trois mois de prison avec sursis pour usage de stupéfiants. Puis les choses vont crescendo : dix mois ferme de nouveau pour une affaire de drogue en 2001, deux mois en 2002 pour rébellion, un mois en 2004 et trois en 2005 pour des faits de destruction de biens d’utilité publique. Présenté par les experts comme « impulsif », Boumezaar franchit un palier dans la violence en novembre 2004, au coeur de la cité Berthe. Le suspect, qui est alors interdit de séjour dans le Var à la suite de ses divers exploits, se retrouve nez à nez avec une patrouille de quatre policiers, deux hommes et deux femmes, qui le soupçonnent d recéler une moto volée. L’affaire dégénère en bagarre générale. Boumezaar frappe une sous-brigadière de 36 ans avec un coup-de-poing américain, lui dérobe sa matraque de service (déjà !) et la frappe de nouveau. Le suspect parviendra à s’échapper. Il se constitue prisonnier le 15 mai 2005 sur l’insistance de sa compagne de l’époque, une certaine Laura.

Adballah Boumezaar est condamné à quatre ans de prison ferme en juin 2006 pour cette affaire, peine allourdie de deux années supplémentaires en 2009 pour usage de stupéfiants en détention, puis de trois mois ferme pour " menace sur conjoint " : C’est nanti de cet impressionnant pedigree qu’il sort de prison le 10 septembre 2011. Il n’aura bénéficié que d’une très symbolique remise de peine de cinquante jours.

Le nouveau tournant de sa carrière judiciaire se situe le 13 juin dernier devant le tribunal correctionnel de Toulon, soit quatre jours avant le drame de Collobrières. Le récidiviste comparaît pour une affaire de coups et blessures sur sa propre mère. Les faits remontent au 11 mai. Pour des raisons qui lui appartiennent, le parquet se refuse à requérir lors de cette audience de comparution immédiate la fameuse peine plancher qui aurait renvoyé l’homme derrière les barreaux et sans doute évité la tragédie.

La condamnation à six mois de prison avec sursis infligée ce jour-là était-elle adaptée à la dangerosité d’Abdallah Boumezaar ? Une source proche de la chancellerie répond par l’affirmative : « Cette condamnation était assortie d’un sursis avec mise à l’épreuve de trois ans et d’une obligation de soins. Boumezaar était suivi et devait comparaître devant le conseiller de probation le 8 juillet prochain. » D’autres paramètres auraient été pris en compte, notamment le fait que la mère ait finalement retiré sa plainte avant le procès, que l’incapacité temporaire de travail soit très réduite (un jour) et que l’installation programmée du prévenu à Collobrières se présentait comme l’amorce d’une nouvelle vie, selon des sombres tentations de la cité Berthe. La présence d’une tante résidant dans le secteur achevait de rassurer les magistrats...

Comment se satisfaire d’une certaine forme de naïveté judiciaire ? Il est évident que cette terrible affaire pointe du doigt les limites de notre système de suivi des délinquants multirécidivistes. L’obligation de soins ordonnée par le tribunal se résume en effet à peu de chose, le plus souvent à la simple consultation d’un psychiatre qui se contente de signer un formulaire. Chaouki, le propre frère d’Abdallah, n’hésite pas à mettre en cause l’institution judiciaire : « C’est une décision incompréhensible, il fallait le remettre en prison. Aujourd’hui, deux gendarmes seraient toujours en vie. Je n’arrête pas de penser à cette mère de deux enfants. C’est insupportable. »Ironie du sort, Chaouki connaissait bien Audrey Bertaut : « Elle m’avait reçu à la gendarmerie de Pierrefeu, j’avais des problèmes avec mes enfants, elle était très attentive, très douce. Je n’oublierai jamais son visage. » Chaouki accuse donc la société de ne pas avoir mis son frère hors d’état de nuire. Il n’est pas le seul.

« La justice est passée à côté de quelque chose. Quelle est la part de responsabilité du système judiciaire ? Il est clair quel la dangerosité de cet individu a été très mal évaluée », commente le président de l’Association de défense des droits des militaires. Pour l’ancien colonel de gendarmerie Jacques Bessy, ce drame impose également une réflexion sur les effectifs et les conditions d’intervention en milieu rural :
La colère fait tache d’huile. Des rassemblements spontanés se sont tenus ces derniers jours dans le Var et les Alpes-Maritimes. A Toulon, c’est un ancien gendarme, David Galliari, qui abattu le rappel via Facebook. La Toile est devenue le canevas du mécontentement. Nice Matin dénombrait le 22 juin plus de 1000 commentaires sur le forum Gendarmes & citoyens. Beaucoup émanent de militaires en service, pourtant tenus au devoir de réserve.
 
Valeurs actuelles 28 juin 2012

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