Italie : Kitsch et décadence au pied du Colisée.

Mercredi 11 avril 2012, par Francesco Merlo // L’Europe

Gladiateurs et centurions d’opérette se livrent une guerre sans merci-pour racoler les touristes aux abords du célèbre site archéologique.

Bienvenue au pied du Colisée, ce monde sans foi ni loi où règnent l’arnaque et la baston pour mieux renflouer les poches de certains. Je m’aventure sur l’esplanade au bras de ma femme, anglaise, grimée pour l’occasion en touriste en goguette, appareil photo en bandoulière et lunettes de soleil sur le nez. Je me rends bien compte du grotesque de la scène. Moi dans le rôle du candide, elle dans celui de l’ingénue gourmande de pittoresque romain : "Could you take a photo of me wearing your cucullus [vêtement à capuchon] ?" La comédie dure une dizaine de minutes et nous laisse sceptiques, car l’ambiance est lourde de rancœurs entre légionnaires et centurions, trognes tour à tour brusques ou cajoleuses, "tous des repris de justice" pour vol, cambriolage, recel ou extorsion, assurent les gendarmes. Faites pas les rapiats, on est cinq à bosser : ce sera 10 euros pour la photo avec un légionnaire coiffé d’une couronne de cuir ornée de ses terces, enveloppé d’une tunique rouge, dague au poing.

Les centurions, comme les guides de Pompéi, singent le monde qui défile devant eux, multiplient les clins d’oeil et rudiments de japonais et d’allemand, de russe ou d’anglais. Photo ? "We took nome, on l’a déjà faite, yesterday répond une jeune fille au centurion, qui entonne aussitôt le refrain des Beatles : Yesterday... moi je believe in yesterday.Ce harcèlement verbal, c’est la langue infecte du tourisme, qui contamine les villes d’art d’Italie, ensevelit Rome sous un folklore improbable, réduit ses indigènes à des stéréotypes de pacotille : gardiens de bétail, montagnards ou pasteurs sardes, mâles mafieux et amants priapiques, femelles dévorées de jalousie, Etrusques en Toscane et gladiateurs romains devant le Colisée.

Le jackpot de Rome

Le Colisée est l’un des sites archéologiques les plus riches du monde et le plus rentable d’Italie. Le service de gestion des sites archéologiques de Rome est autonome, ce qui signifie que l’argent du Colisée échappe aux caisses du Trésor public italien. Les recettes de billetterie se montent à au moins 35 millions d’euros pour l’année ion. Roberto Cecchi, ancien commissaire des sites archéologiques, est le seul à avoir su employer correctement cette manne. Il a rénové l’ascenseur, ouvert la porte libitinaire [par laquelle on évacuait les cadavres] et pour la première fois l’accès aux souterrains attenants, et a réhabilité le troisième anneau après quarante ans de fermeture au public.

Aujourd’hui, hélas, l’argent est à nouveau bloqué. Au nom du fédéralisme, le maire de Rome, Gianni Alemanno [Peuple de la liberté, PDL, parti de Silvio Berlusconi] qui se découvre régionaliste quand ça l’arrange, se démène comme un diable pour s’arroger une part du butin. Pour calmer ces velléités, Mario Monti, le président du Conseil, a, semble-t-il, cru bon de lui rappeler par écrit ses propres obligations : garantir un semblant d’ordre au sein de cette cour des miracles éparpillée à travers la capitale, dont le Colisée offre un concentré, avec son illégalité aussi pittoresque que sauvage.

Les camions épicerie disséminés autour du bâtiment par exemple sont presque tous contrôlés par la famille Tredicine. Ils brassent une humanité bagarrée de Pakistanais, Arméniens et Sri-Lankais, tous laissés pour compte du miracle économique asiatique, Thaïlandais et Philippins en tête. La lignée remonte au grand-père Donato Tredicine, descendu de ses Abruzzes natales [chaîne de montagne italienne] un réchaud sous le bras et un sac de châtaignes sur l’épaule pour vendre des marrons grillés dans le centre de Rome.

Aujourd’hui la famille contrôle la vente de marrons dans toute la ville et possède plus de cent fourgonnettes. Il est pratiquement impossible de se passer de leur aval, affirment les forces de l’ordre. Leurs affaires marchent à merveille.., l’entreprise est mieux gérée que la Banque d’Italie. D’ailleurs ces petits bazars sur roues ont gagné le surnom de tredicina en dialecte romain : 2,50 euros la petite bouteille d’eau, 5 euros le sandwich immangeable ; 4 euros le beignet, sans compter les sucreries, les canettes et les hot dog. Cette restauration de rue, cette gastronomie de trottoir est autorisée par la mairie, où siège par ailleurs un membre éminent de la troisième génération Tredicine, l’agressif, irascible et menaçant Giordano, vice-président du groupe PDL au conseil municipal.

Légaliser la profession

L’intervention de la police municipale et l’arrestation, récemment, de six centurions menottés, la vidéo est sur YouTube - ont quelque chose de pénible et d’excessif. Le recours à la violence n’est jamais un beau spectacle, même s’il n’exonère pas ces mendiants que M. Tredicine voudràit absolument légaliser en instituant un statut professionnel des centurions assorti d’un système de permis car à défaut de s’en débarrasser, il faut les encadrer par la loi. Quand nous arrivons, l’esplanade bruisse de chuchotements entrecoupés de jurons contre le manque à gagner. Le faux mime en costume de pape de la via del Corso a été interpellé et même fouillé. Vêtu d’une longue soutane blanche, coiffé d’un chapeau de pontife, visage fardé, un parapluie cassé en guise de tiare, il donne chaque jour son interprétation parodique du Christ sur terre.

Au château Saint-Ange [monument romain situé près du Vatican], les centurions en bandes ne sont pas les bienvenus. Ils se déplacent en bande et doivent respecter une zone assignée. Si vous croisez par hasard un légionnaire solitaire, c’est qu’il cherche lui-même à escroquer les escrocs, lesquels sont tous parents, comme dans les clans siciliens.

Ils tentent aujourd’hui de s’incruster malgré tout au château Saint-Ange, mais doivent affronter la vindicte des mimes et des statues vivantes : la mort, qui caresse parfois la nuque des passants de sa faux, flanquée de Toutankhamon, qui cache mal un ventre rebondi de pharaon sous sa tunique dorée. Deux légionnaires et une matrone s’avancent, tels les martyrs dans la fosse aux lions, soupire l’un deux. Mais cet élan poétique retombe vite : Ici ça va chauffer. Les noms d’oiseaux volent : les vaffanculo dominent, au milieu des canailles des crapules, et autres au trou ! Mais seule la menace de la police finit par faire reculer les gladiateurs.

Légionnaires bedonnants

Entre-temps, au Colisée, les policiers en civil disséminés sur l’esplanade brûlent d’en découdre une nouvelle fois avec les figurants, qui échangent des regards inquiets et des signes de connivence. Il y a trois ans Mauro Cutrufo, alors maire adjoint, rêvait déjà de couvrir tout l’espace de stands pour en faire une espèce de Disneyland de la Rome antique, avec animations en costume d’époque.

Le Colisée, qui est heureusement l’une des ruines les plus solides au monde, a su résister aux assauts du temps. Mais il succombe aujourd’hui sous les coups du marasme esthétique et des éclairages défaillants, assiégé par les étalages débordant de gadgets et l’escroquerie rampante, protégé par quatre gardiens impuissants, dérisoires remparts face à ce carnaval qui offense les vestiges, à ce kitsch infâme, ultime outrage à la majestueuse éternité des pierres.

Les échafaudages qui enserrent le premier étage sont le pendant grotesque et incongru des légionnaires bedonnants, Une solution provisoire qui dure depuis environ trente ans, conçue au départ pour empêcher les marchands de pénétrer dans l’amphithéâtre. Le projet d’enceinte grillagée dort dans les cartons depuis trois ans, bloqué par les tergiversations du service communal chargé de la gestion des biens culturels.

L’entrepreneur Diego della Valle [président du fabricant de chaussures de luxe Tod’s] s’est engagé à financer la restauration et la gestion du Colisée à hauteur de 25 millions d’euros, et affirme vouloir en faire un business moderne et une vitrine définitive de l’élégance. C’est pour lui l’opportunité d’une vie, et pour l’Italie une expérience inédite. Le monde entier l’attend au tournant. Le Colisée fait partie du patrimoine universel et mérite d’être traité avec les meilleurs égards, y compris par la famille Tredicine, le maire Gianni Alenianno et toute leur clientèle de centurions d’opérette.

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