Israël : les conditions de la paix.

Propos recueillis par B. LA RICHARDAIS

Jeudi 20 mars 2014 // Le Monde


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Comme l’an passé Simon Epstein, historien, professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem, a accepté de faire le point sur la situation au Proche-Orient et sur l’état des négociations entre Israël et les Palestiniens.

Depuis trente ans, quel est le principal changement observable au Proche-Orient ?

Simon Epstein : Il y a eu une transformation profonde, dramatique, avec l’essor de l’islamisme. Auparavant, le monde arabo-musulman cherchait à s’organiser selon un modèle moderniste fondé sur l’idée nationale. Voyez le kémalisme en Turquie, après la Première Guerre mondiale, le nassérisme en Égypte, après la Seconde. Ce nationalisme se voulait intégrateur au plan ethnique et réformateur au plan social. La religion était reléguée à un rôle secondaire, non nul, mais secondaire. L’Égypte nassérienne réprimait violemment les Frères musulmans tandis qu’en Irak et en Syrie, on ne distinguait plus entre les musulmans et les chrétiens, entre les sunnites et les chiites, entre la majorité et les minorités. Le FLN algérien et le Fatah de Yasser Arafat se rattachent à ce modèle nationaliste, autoritaire et unificateur.

En l’espace d’une trentaine d’années, l’islamisme a totalement modifié la région. Il a introduit de nouvelles lignes de fractures et d’affrontement, avec des incidences sur toute la planète. L’iran a basculé dans l’islamisme en 1979 et exerce une influence forte sur les chïtes du Liban et d’ailleurs... Certains pays ont choisi de faire front et de s’opposer à la vague. Ainsi l’Algérie, dans les années quatre-vingt dix, qui a résisté au Front Islamique du Salut. Ainsi l’Égypte, il y a un an, quand la société civile et l’armée ont pris le parti de rejeter les Frères musulmans. Dans d’autres pays, l’affrontement est endémique : ainsi la Turquie, où Erdogan efface progressivement l’héritage kémaliste mais où rien n’est encore joué. C’est vrai aussi pour les Palestiniens. Le nationalisme d’un Yasser Arafat pouvait admettre la notion de compromis avec l’ennemi. Puis l’islamisme a grandi dans les années 90 et la puissance du Hamas est devenue au moins égale à celle du Fatah, puisque le Hamas contrôle la bande de Gaza et est fortement implanté en Cisjordanie. Or les islamistes ont une conception du temps qui est différente de celle des nationalistes, et la certitude absolue d’avoir raison est une donnée essentielle de tout fondamentalisme religieux. Face à eux, notons-le, le monde occidental s’illustre par son incapacité à analyser et à percevoir la signification profonde du phénomène et de ses résistances.

Et la Syrie ?

Simon Epstein : La montée de l’islam fait que la guerre civile est avant tout un conflit entre chiites et sunnites, les Alaouites étant une fraction chiite soutenu par l’Iran et par le Hezbollah du Liban. Deuxième aspect : le régime syrien est aussi un régime laïc et moderniste qui bénéficie, pour cette raison, du soutien des minorités chrétiennes, druzes et autres. Tel est donc le paradoxe de ce régime criminel et sanguinaire qui procède, en toute impunité, au massacre de ses populations civiles. Il est soutenu par les minorités ethniques, par les femmes, par de nombreux intellectuels, bref, par tous ceux et toutes celles qui redoutent l’instauration d’un régime islamiste en cas de victoire des insurgés. Il n’est pas facile, en Syrie, de faire la part entre les bons et les méchants.

Venons-en au conflit entre Israël et les Palestiniens...

Simon Epstein : Ce conflit a beaucoup évolué dans les trente dernières années. Il y a eu la paix avec l’Égypte, paix qui s’est maintenue, certes avec quelques grincements, pendant l’intermède islamiste. Il y a la paix avec la Jordanie, pays qui est resté relativement stable pendant le printemps arabe. Il n’y a donc plus d’affrontement militaire entre Israël et les États voisins, ce qui a conduit à un changement stratégique fondamental. Il ne s’agit plus de répondre à l’attaque possible d’armées classiques. La menace a changé de nature et entraîné un changement en profondeur de la doctrine militaire israélienne. Les menaces maintenant viennent des fusées qui peuvent frappe une population très vulnérable car concentrée sur un petit territoire. Le Hezbollah a très bie compris cette vulnérabilité et accumulé un nombre considérable de fusées de courte, moyenne et longue portée qui sont entreposées en des lieux qui ne peuvent être bombardés (école mosquées, hôpitaux). Le Hamas dispose également de fusées e très grand nombre, qui peuvent frapper les villes et les objectifs stratégiques : Tel-Aviv est à soixante kilomètres de la bande de Gaza. L’armée israélienne doit donc se doter de missiles anti-missiles. Elle doit aussi être en mesure de dissuader l’adversaire. Ce n’est pas simple.

Quelle est la stratégie d’Israël face à l’Iran ?

Simon Epstein : L’Iran veut la bombe et Israël est l’une des cibles potentielles. Pour ce qui est d’une action indépendante, Israël doit apprécier le point non-retour dans le domaine des capacités nucléaires iraniennes Il doit s’interroger sur la possibilité et l’efficacité d’une frappe préventive. Il doit tenir compte aussi, de la contre-frappe qui viendrait, automatiquement, Hezbollah et du Hamas. Pour ce qui est des contrôles que les Etats-Unis et la communauté internationale prétendent imposer à l’Iran, on ne peut être que sceptique, au vu l’expérience historique du XXe siècle. Pensons ainsi, si vous le voulez bien, à la France victorieuse de 1919. Elle met en place tout un système destiné à empêcher l’Allemagne de reconstituer sa puissance militaire. Et elle est hors d’état, après 1933, d’empêcher la dite Allemagne de procéder, prudemment mais fermement, étape par étape, à la liquidation progressive du traité de Versailles et à la reconstruction de son armée. Celle-ci, en quelques années, de 1933 à 1938, surpassera l’armée française en quantité et en qualité... Eh oui ! Un régime fanatique, dictatorial et bien organisé, et qui sait ce qu’il veut, n’a aucun mal à faire fi des contrôles et des limitations. Il n’a aucun mal, par ailleurs, à multiplier les propos rassurants et les discours pacifistes auxquels les naïfs, ceux d’aujourd’hui comme ceux d’hier, ne demandent qu’à se laisser prendre.

L’équilibre des forces nucléaire peut fonctionner, comme ailleurs : il y a le pouvoir égalisateur de l’atome, qui n’existait pas entre les deux guerres. Ce pouvoir égalisateur fonctionnait pendant la guerre froide entre l’immense Union soviétique et la France.

Simon Epstein : L’État juif doit se préparer à l’idée que l’Iran, en fin de course, aura sa bombe. Il développe, dans cette perspective, une stratégie nucléaire du « second coup » tiré par sous-marins. Mais pour qu’il y ait équilibre de la terreur, il faut qu’il y ait une perception identique de l’avenir chez les dirigeants des deux pays en conflit. Or je ne suis pas sûr que les dirigeants iraniens, qui s’inscrivent dans un projet millénariste, soient aussi rationnels que l’étaient, en leur temps, les dirigeants soviétiques. Par ailleurs, l’arme atomique confère une protection suprême ainsi la Corée du Nord et il est possible que les Iraniens se servent de cette protection pour intervenir dans la région sans avoir à craindre de réplique sur leur sol. L’Iran peut donc affronter l’Arabie saoudite par toute une série d’opérations militaires d’ampleur limitée. I1 peut aussi ordonner au Hezbollah d’envoyer ses fusées sur Israël... qui sera paralysé face à cet agresseur protégé par une puissance nucléaire. Pour répondre à votre question, je dirais que l’équilibre de la terreur, s’il s’instaure au Proche-Orient, sera plutôt instable.

Où en sont. les rapports entre Israël et les Palestiniens ?

Simon Epstein : Deux peuples vivent sur une même terre. Pour toute personne sensée, la solution c’est deux États vivant en harmonie et en coopération. Ces deux peuples sont-ils prêts à cette solution ? Il y a eu une première tentative, avec les accords d’Oslo de septembre 1993 et le traité de mai 1994. Les accords avaient reporté à 1999 le règlement des grandes questions de fond. Ce furent cinq années optimistes, malgré les crises et malgré les oppositions, souvent violentes, d’une minorité d’Israéliens et de Palestiniens. Mais on n’a pas utilisé les cinq ans pour résoudre les questions de fond, et les négociateurs se sont retrouvés, au bout de ces cinq années transitoires, sans avoir rien préparé. Cet échec, s’ajoutant à d’autres facteurs, a provoqué la deuxième Intifada, entre 2000 et 2005.

Aujourd’hui, le Hamas contrôle totalement la bande de Gaza qu’Israël a évacué l’été 2005. L’Autorité palestinienne contrôle la Cisjordanie et c’est avec elle que nous négocions depuis quelques mois. Le premier problème est celui des frontières. Les Palestiniens veulent avoir les frontières de 1967, d’avant la Guerre des Six jours. Se pose alors la question des implantations israéliennes en Cisjordanie. Elles ont été développées massivement après 1980 par le gouvernement de droite et plus de 300 000 citoyens israéliens vivent aujourd’hui en Cisjordanie. Mais ces implantations sont concentrées en blocs assez proches de la frontière de 1967 : il est donc possible d’ajouter ces blocs au territoire israélien et les Palestiniens recevront en échange une superficie identique. Cette idée est acceptable par la majorité des Israéliens et des Palestiniens.

Mais Jérusalem ?

Simon Epstein : Deux chefs de gouvernements israéliens (Ehud Barak, Ehud Olmert) ont déjà accepté que la ville soit de nouveau partagée en une ville israélienne et une ville arabe. C’est plus compliqué pour les Lieux Saints mais il peut y avoir administration commune ou on peut demander à un tiers d’administrer ces lieux. Ce n’est pas simple, car trois monothéismes convergent vers ces lieux, mais c’est possible.

Et le droit au retour ?

Simon Epstein : Pendant les négociations d’Oslo et jusqu’en 2000, les Palestiniens ne soulevaient pas cette question. En 2000, ce droit à rentrer en Israël est devenu une revendication effective. Or cette revendication est inacceptable, même pour les Israéliens les plus désireux de parvenir à un accord. La différence des taux de croissance démographique entre Israéliens et Palestiniens est telle qu’un afflux même limité de ces derniers leur donnera la majorité, vingt ans plus tard, dans l’État d’Israël. Il y aurait donc deux États, certes, mais deux États palestiniens... Aujourd’hui, les négociateurs palestiniens sont revenus à l’idée d’une simple déclaration qui n’aurait pas de conséquences pratiques. Ils sont également prêts à reconnaître la fin du conflit. De leur côté, les représentants de Netanyahou demandent que les Palestiniens reconnaissent qu’Israël est l’État national du peuple juif, ce qui signifierait qu’il y a bien deux États, un pour les Juifs et un pour les Palestiniens.

Reste la question essentielle de la sécurité : comment s’assurer que l’État palestinien restera démilitarisé ? L’importation d’armes en contrebande est très facile et Israël se retrouverait sous un feu qui toucherait, de très près, toutes ses agglomérations et tous ses centres vitaux. Ce problème n’est pas encore résolu, et il s’aggraverait considérablement si les islamistes prenaient le pouvoir en Cisjordanie. Cela dit, contrairement aux islamistes, les Palestiniens nationalistes souhaitent parvenir à une paix de compromis. Quant aux Israéliens, ils ont soutenu massivement Sharon au moment de l’évacuation de la Bande de Gaza. Cela signifie qu’il y aurait une majorité israélienne pour une politique de paix, pourvu que les questions de sécurité soient résolues.

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