Israël - Ces Arabes chrétiens tentés par Tsahal.

Lundi 10 mars 2014 // Le Monde


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Le prêtre grec orthodoxe Jibrayel Nadaf est le père spirituel du Forum pour le recrutement des chrétiens israéliens (ICRF), une organisation créée en août 2012 dont l’objectif principal est d’envoyer les jeunes Arabes chrétiens sous les drapeaux. Le 5 février, à Shafa Amr [ville arabe de la banlieue de Haïfa], la rumeur d’une rencontre organisée par Nadaf dans une maison privée s’est répandue dans le quartier chrétien. Peu après le début de la rencontre, des jeunes se sont rassemblés pour exiger le départ de Jibrayel Nadaf et des autres participants. Les mouvements politiques arabes jurent de manifester partout où le Forum viendra prêcher en faveur de la conscription arabe israélienne. Ce complot doit être tué dans l’œuf, explique l’un des manifestants.

L’armée israélienne ne fournit aucune donnée précise quant au nombre de chrétiens servant dans ses rangs, mais l’ICRF affirme que les chiffres ne cessent de grimper. Ainsi, ils seraient 300 à avoir intégré Tsahal, dont 157 dans le cadre de la conscription volontaire. Selon des données présentées lors d’un meeting sponsorisé par le ministère de la défense et organisé en 2012 à Nazareth le Haut (Nazareth arabe), rien que pour la seconde moitié de 2012, 84 chrétiens se seraient enrôlés. Auparavant, il fallait dix-huit mois pour atteindre ce chiffre.

Le commandant Elias Karam, un habitant du village arabe d’Eilaboun, en Haute Galilée, a fait son service dans la marine de guerre et il est à présent affecté à la base navale d’Haïfa. Ses trois frères ont également intégré les rangs de l’armée ou des gardes-frontières. "J’encourage les autres à faire de même, explique-t-il. Je pense que cela ne peut que nous ouvrir d’autres horizons. Le désir de s’enrôler dans l’armée et de s’intégrer dans la société israélienne doit être soutenu."

Le commandant Keren Azar, responsable du Bureau de recrutement de Tibériade, estime que les recrues les plus déterminées veulent s’engager dans les unités de combat, tandis que les autres espèrent acquérir une formation et un statut utiles après leur démobilisation. Le Forum, qui tient également des statistiques sur les volontaires du service civil national, estime que pas moins de 429 jeunes chrétiennes arabes servent dans ce cadre.

Les anciens de la communauté chrétienne expliquent que la question de la conscription arabe rien que pour la seconde moitié de 2012, 84 chrétiens se seraient enrolés. Pour ne prendre qu’un exemple, voilà dix ans, lors de la polémique déclenchée par la construction à Nazareth de la mosquée Chihab Eddine face à l’église de l’Annonciation, le nombre d’Arabes chrétiens qui sont enrôlés dans l’armée a grimpé en flèche.

Intégration. Pour les militants de l’ICR la nouvelle hausse des demandes d’enrolement peut s’expliquer par des événements extérieurs à Israël. Ainsi les attaques contre des églises en Egypte et les décapitations de prêtres en Syrie n’ont fait que renfoncer la conviction selon laquelle le monde arabe n’est pas fiable et qu’une intégration accrue dans la société israéliens constitue la meilleure des protections Mais, pour les Arabes chrétiens hostiles à la conscription volontaire, ce point de vue ne fait que servir les intérêts de la droite israélienne et participe à une stratégie "diviser pour régner" qui vise à opposer, les chrétiens aux musulmans.

Johnny Mansour, un historien membre du Collège académique Beth Berl, rappel qu’en 1948, la communauté chrétienne, comme le reste de la société palestinienne, a été réduite en miettes. A présent on nous parle d’intégration et de loyauté envers l’Etat d’Iraël. Les gouvernements israëliens successifs ont-ils jamais envigé un quelconque aggiornamento de leurs relations avec la communauté chrétienne et les Arabes en général ? Que comptent-ils dire aux déplacés d’Igrit et de KafrBir’im [villages palestiniens chrétiens vidés de leurs habitants par l’armée israélienne durant la guerre de 1948] qui attendent depuis 1948 que le gouvernement tienne sa promesse de les laisser retourner dans leurs villages ? Et d’ajouter que le gouvernement n’a jamais appliqué l’arrêt de la Cour suprême en faveur des villageois.

 Pour Mansour, la plupart des jeunes Arabes chrétiens savent que l’Etat d’Israël ne les traitera jamais différemment, même s’ils servent dans l’armée. Et de citer l’exemple de la communauté druze [présente dans Tsahal] "qui, collectivement, n’a pas bénéficié de l’égalité de droits et au sein de laquelle les appes à refuser la conscription vont croissant."

Les opposants soulignent que la décision du Premier ministre Benjamin Nétanyahou d’inviter Jibrayel Nadaf à ine cérémonie de Noël, ajoutée au soutien apporté à l’ICRF par le vice-ministre OfirAkunis (Likoud) et par des députés d’extrême droite, ne fait que renforcer leur opposition. "Commentpeut-on parler d’égalité quand on connaît la vision du monde de ces gens-là ?" Samer Jozin, un responsable du Forum, reconnaît que le soutien apporté par Nétanyahou a galvanisé les opposants, même s’il tient à souligner que le gouvernement n’aide pas financièrement le Forum. Jozin, un habitant d’un village arabe dans le nord d’Israël, assiste à toutes les rencontres se l’ICRF en compagnie de sa fille Jennifer, qui a renoncé à ses projets d’études de médecine en Roumanie pour s’enrôler dans l’armée. "Mon intime conviction est que ceci est mon pays et qu’il est de mon devoir de le servir si je veux jouir de droits égaux."

Les dirigeants de l’Eglise catholique israélienne ont récemment publié un communiqué dénonçant les jeunes chrétiens s’enrôlant dans l’armée. Selon eux, encourager les chrétiens à la conscription a pour but de les fondre dans le melting-pot israélien et de renforcer le récit national sioniste, ce qui ne pourra que déboucher sur la perte de leur identité arabe palestinienne. Cela va à l’encontre des valeurs humanistes et de la conscience nationale palestinienne." Le capitaine de réserve Shadi Haloul [un Arabe chrétien], a servi chez les paras - même s’il est descendant de déplacés de Kafr Bir’im. Il reconnaît la discrimination institutionnelle qui s’exerce à l’encontre des Arabes, chrétiens comme musulmans. Cependant, explique-t-il, j’en suis arrivé à la conclusion que je n’ai pas d’autre pays et que je dois agir pour jouir de droits égaux. Il croit que cela ne peut que placer les Arabes en position favorable pour faire pression sur le gouvernement. Si nous continuons à proclamer notre nationalisme arabe et palestinien, il n’y aura aucun progrès.

Je crois que si les déplacés de Kafr Bir’im s’intégraient mieux, leur exigence sur le droit au retour n’en serait que mieux entendue.

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