Intronisation : L’invité surprise.

Vendredi 1er juin 2012 // Le Monde

Drapeau de FranceÀ peine investi, le nouveau président français devra consacrer sa toute première sortie au premier monde : sommets du G 8 à Camp David, Otan à Chicago.

Les États-Unis accueillent à la mi-mai, consécutivement, le sommet des pays les plus industrialisés et celui de l’Otan. Ces grand-messes sont évidemment préparées plusieurs semaines voire plusieurs mois à l’avance, le premier par des sherpas, souvent les conseillers diplomatiques des chefs de l’État ou de gouvernement, le second par tout l’appareil de la défense. La tradition parlementaire (Parlement de Westminster ou Congrès américain) veut qu’on y associe l’opposition. La tradition républicaine en France voudrait qu’on agisse de même en cas d’élection présidentielle, sans en attendre l’issue. Globalement, les sujets abordés font l’objet d’un large consensus bipartisan. Les situations conflictuelles sont rares : l’intervention en Irak en 2003 reste dans toutes les mémoires.

On n’imagine donc pas un nouveau venu dans la cour des Grands faire entendre une voix dissonante. Il sera complimenté, entouré, cajolé. Écrasé sous les fleurs, on le voit mal lancer tout de go une idée nouvelle ou proposer une initiative inédite. Les positions sont connues d’avance. On n’a pas entendu dire que M. Hollande s’inscrivait dans une rupture. Donc ce sera la continuité.

Pour ne parler que du sommet le plus important, celui de l’Otan, qui a seul pouvoir de décision, le G 8 n’étant qu’une chambre d’enregistrement de bonnes intentions, la voix de la France que M. Hollande dit vouloir porter haut sera plutôt en sourdine. Certes, le nouveau président répétera son intention de rapatrier prématurément les forces françaises d’Afghanistan. Tout le monde le sait. D’autres pays ont déjà pris la même décision sans tambours ni trompettes. Il fera chorus sur l’Iran nucléaire, le volet européen de la défense transatlantique, ce qui en pratique vaut acceptation de l’installation de missiles antimissiles aux frontières de la Russie, officiellement pour contrer d’éventuels lanceurs en provenance d’Iran. Il suivra le peloton sur la Syrie.

Tout ceci à brûle-pourpoint,’ sans équipes constituées, sans dossiers propres, et surtout avant d’avoir procédé au fameux devoir d’examen dont a excellemment parlé Régis Debray (1). Lorsque le président Obama avait succédé au président Bush le 20 janvier 2009, il avait initié une révision d’ensemble des grands et de quelques plus petits dossiers de politique étrangère qui, pour certains, a pris plus d’un an. L’Afghanistan en fut l’exemple le plus flagrant. Sans remonter trop loin, et pour rester sur les questions de défense et de sécurité, cela s’était aussi vu en France à l’entrée en fonctions de Chirac en 1995 sur` les Balkans et à celle de Sarkozy sur l’Otan et sur l’Afrique.

S’il ne peut en interne que dresser des bilans, comme celui sur trois ans de réintégration dans l’Otan, où le diable se cache dans les détails, M. Hollande ne pourra éluder le devoir d’examen sur quelques sujets sur lesquels la doctrine n’est pas encore fixée. Dans la perspective du sommet de l’Otan, on peut citer les partenariats arabes d’une part, asiatiques d’autre part. La guerre en Libye puis celle de Syrie ont vu se profiler des forces nouvelles, se projetant pour la première fois à l’extérieur, comme celles du Qatar et des Émirats arabes unis, liés à la France par des
accords de défense de nature assez exceptionnelle qui soulèvent pas mal de questions. Le recentrement de la stratégie américaine sur les -,mers de Chine et du Japon, de la Corée aux Philippines et à l’Australie, interpelle également les pays européens plutôt démunis en la matière et plus perméables chez eux à la puissance chinoise. Il faut également s’interroger sur ce que l’on fait de l’Asie centrale et du Pakistan après le retrait d’Afghanistan.

À Camp David et à Chicago, M. Hollande sera intronisé par le premier monde. On attend son rendez-vous avec l’autre moitié de la planète.

Yves LA MARCK

« L’inquiétant oubli du monde », Le Monde, 16/03/2012.

Répondre à cet article