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Intermittents, les précaires qui font tourner la télé.

Par Dan Israel

Samedi 20 juillet 2013 // La France

Ils sont en général perçus comme des privilégiés, et “leur” régime d’indemnisation est régulièrement dénoncé comme causant une bonne part du déficit de l’assurance chômage. Mais derrière ces clichés, souvent erronés, le PAF ne pourrait pas survivre sans les intermittents du spectacle. Et la précarité qu’il leur impose.

L’été arrivé, certains salariés ont abordé le mois de juillet moins sereins que d’autres. Revenus réduits, incertitude sur la date de reprise et le volume de travail qui leur sera attribué en septembre, grand flou sur leurs conditions de rémunération pour les mois à venir. C’est le quotidien de nombreux travailleurs précaires, intérimaires ou chômeurs. C’est aussi celui d’une catégorie que beaucoup associent plutôt à l’aisance et à la liberté : les intermittents du spectacle. Du moins ceux qui travaillent dans le domaine de la production audiovisuelle, à laquelle ils sont pourtant indispensables.

Contrairement aux artistes et aux techniciens se vouant à la production théâtrale ou musicale, pour qui les mois de juillet et d’août sont souvent bien occupés, festivals obligent, une grande partie des techniciens de l’audiovisuel se retrouvent sans employeurs aux beaux jours. Les émissions régulières s’arrêtent pour plusieurs mois, les sociétés de production se mettent en pause, le rythme ralentit nettement. Pendant cet arrêt provisoire, des milliers d’intermittents se retrouvent rémunérés par les allocations des Assedic, encore plus sollicitées que le reste de l’année.

Ces deux mois d’été soulignent la réalité d’un secteur d’activité qui fait souvent fantasmer, star system et paillettes de la télé. Dans ce monde, il est effectivement possible – mais de loin pas pour tous les postulants – de vivre de sa passion tout en gagnant bien sa vie. Mais dans ce monde aussi, la précarité est la règle, les employeurs se jouent du Code du travail, et le filet de sécurité des Assedic est indispensable à la survie. Survie des salariés, mais aussi, et on le dit trop rarement, survie de leurs employeurs. Car les petites mains de la télé sont vitales pour que l’univers brutal où elles évoluent continue de fonctionner.

« Nous, les intermittents, nous sommes un rêve patronal : le fantasme absolu de la main-d’œuvre jetable et corvéable à merci, qui est prise en charge par la collectivité quand elle n’est pas utilisée », résume, un brin cynique, Pierre (nous avons modifié certains prénoms à la demande des intéressés, voir notre Boîte noire), la cinquantaine, réalisateur de documentaires après avoir été assistant-réalisateur dans le service public.

Bien sûr, les quelque 108 000 intermittents, qui bénéficient d’un régime spécifique d’indemnisation du chômage, ne sont pas à plaindre dans un contexte de chômage généralisé. Les conditions dans lesquelles ils touchent des allocations sont nettement plus favorables que le régime général. Contrepartie de la précarité de l’emploi. Et reconnaissance implicite de l’apport du secteur culturel à la réputation de la France, et à sa santé financière : les manifestations artistiques sont par exemple reconnues comme étant un moteur non négligeable de fréquentation dans de nombreuses régions.

En travaillant 507 heures en dix mois (dix mois et demi pour les artistes) les salariés du secteur artistique et audiovisuel décrochent le sésame pour entrer dans le régime des intermittents : 243 jours d’indemnités, calculées en fonction du salaire et du nombre d’heures réellement effectuées. En 2011, ils étaient 50 556 techniciens et 58 102 artistes à en bénéficier. L’indemnité moyenne journalière est de 54 euros pour les artistes et de 64 euros pour les techniciens, quand un chômeur « classique » touche en moyenne 37 euros par jour. Le principe est simple : quand un intermittent déclare le nombre de jours travaillés dans un mois, les Assedic multiplient ce nombre par 1,4 (pour englober les week-ends) et versent des indemnités pour les jours restants (le détail, byzantin, des règles est ici).

« Heureusement que ce système existe, mais il ne faut pas se voiler la face, il est pervers, juge Pierre. Nous sommes subventionnés par l’État, et donc par les impôts de tout le monde. Cela entretient à la fois une forme de surproduction dans mon secteur et une vraie déresponsabilisation des décideurs, qui ne paient pas les projets abandonnés avant le tournage et se défaussent sur la collectivité. » Julie, productrice dans une toute petite société, confirme : « La télévision, surtout pour ce qui concerne les documentaires de création, est un secteur sous perfusion. Il y a le régime des intermittents, mais aussi les aides du CNC, celles des régions… Presque impossible de s’en passer. »

Coût réel du régime : 320 millions par an, n’en déplaise à la Cour des comptes

Les conditions particulières accordées aux intermittents du spectacle profitent donc à toute la filière. Mais dans son rapport annuel publié au début de l’année, la Cour des comptes a oublié de le rappeler. Elle a consacré un chapitre au vitriol aux intermittents, stigmatisant « la persistance d’une dérive massive » et « des règles d’indemnisation très favorables », estimant le coût annuel du système à 1,2 milliard d’euros. Les collectifs d’intermittents rappellent pourtant depuis des années que ce calcul financier est illogique et contestable.

Pour tout savoir sur ce débat, regardez la vidéo très pédagogique réalisée par la coordination des intermittents et précaires (Cip) d’Île-de-France : © (DR)

Il y a dix ans, le Medef martelait les mêmes arguments que la Cour aujourd’hui. Les renégociations de l’accord Unedic en 2003 furent particulièrement dures, jetant des milliers d’artistes et de techniciens dans la rue pour défendre « leur » régime, qu’ils estimaient menacé de disparition. Plusieurs festivals, dont celui d’Avignon, furent annulés. Et les conditions spécifiques pour les intermittents, énumérées dans les annexes 8 et 10 du régime d’indemnisation chômage, sauvegardées. Après des mois de crise, les conditions d’accès aux indemnités ont été durcies et une augmentation des cotisations validée, mais l’essentiel a été préservé.

Dès la rentrée, le sujet sera à nouveau sur la table des partenaires sociaux. La convention Unedic qui définit les conditions de l’assurance chômage de tous les salariés, et donc des intermittents, doit être renouvelée d’ici la fin de l’année. Mais les débats devraient être moins explosifs qu’en 2003. Indice, le copieux rapport d’information publié par l’Assemblée le 17 avril sur les « métiers artistiques ». Le texte, adopté à l’unanimité, balaye le fantasme du coût de 1 milliard d’euros et souligne qu’en fait, le fameux régime des intermittents ne coûte « que » 320 millions d’euros par an. « On est donc bien loin de certains lieux communs décrivant les professionnels des métiers artistiques comme des profiteurs usant et abusant d’un système d’assistanat qui leur serait particulièrement favorable, appuient les parlementaires. La réalité est toute autre : ces professionnels sont placés dans une situation de risque permanent et leurs conditions matérielles d’emploi se caractérisent par une incertitude extrême, inhérente aux projets créatifs. »

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