Intermittents : la guerre d’Avignon a bel et bien lieu.

Par Antoine Perraud.

Mardi 15 juillet 2014 // La France

« Le festival aura lieu, je ne l’annulerai pas », assure désormais son directeur, Olivier Py. Mais la situation est autrement délétère. Dix jours avant l’ouverture, le « off » contrecarre le « in » et les intermittents grévistes regardent en chien de faïence ceux qui sont dans l’obligation de travailler. Scission inévitable ou symbiose imprévue ? La ville attend.

Avignon, de notre envoyé spécial. Trois musiciens d’Outreau-Quiévrain, au lendemain de la fête du 21 juin, échappent au cagnard avignonnais. Ils déambulent à l’ombre d’une formidable falaise urbaine, point de mire estival de toutes les tribus culturelles et artistiques : le palais des papes. « On va aller organiser la grève en Belgique ! » Ce n’est qu’un simple mot provocateur, lancé au reporter qui s’enquiert de leurs activités. Mais une telle galéjade résonne étrangement avec l’angoisse des responsables du festival de théâtre censé commencer le 4 juillet. La tache d’huile. Ou bien, variante moins locale, la boule de neige. La contagion du mouvement des intermittents du spectacle. Le scénario catastrophe : assemblées générales, débrayages, radicalisation, cessation du travail, tensions, provocations, annulation du festival.

Il suffit parfois d’un déclic, suivi d’une spirale. Emmanuel, comédien d’Avignon qui travaille “au chapeau” – le public paie comme bon lui semble –, est nerveux. Il a l’impression d’être « à deux semaines d’un accouchement ». Il ne joue pas au sage homme. Quand il évoque la grève des intermittents de l’été 2003, on dirait un départ de feu : « Les commerçants n’ont montré aucune solidarité. Ils se sont conduits comme des chiens à notre égard, ne nous pardonnant pas de leur faire manquer une partie de leur recette alors que nous avons tout risqué et tout perdu. Il y a encore des gens qui ne me saluent pas dans la rue onze ans après. Quand j’entends des appels à la responsabilité, à garder la tête froide, de la part d’hypocrites qui ne se soucient que de leurs intérêts mercantiles, j’ai envie de crier : “Pas de quartier !” »

Chanson potache et conscientisée du peintre avignonnais Alain Feret contre la comédie sociale, économique et anthropologique !

Gérard Vantaggioli dirige Le Chien qui fume, où se produit parfois Emmanuel. Cette salle est sise rue des Teinturiers. Jadis pestilentielle et isolée, l’artère se trouve aujourd’hui très en vue, avec ses roues à aubes, son petit canal, ses restaurants : « On nous appelle désormais “le Saint-Germain-des-Prés avignonnais” », pouffe le vétéran, né en 1946. Il a vu jouer Gérard Philipe. Jouer au football : « Je n’avais pas 10 ans, j’étais au centre aéré dans l’île de la Barthélasse. Les comédiens de Jean Vilar disputaient des matches endiablés sur le terrain d’à côté. Gérard Philipe était gardien. Quand il encaissait un but, il mettait le genou à terre, enlevait sa casquette et saluait le ballon. » C’est l’ancien instituteur de Gérard Vantaggioli, Paul Puaux, qui prit la succession de Jean Vilar à la tête du festival, en 1971.

Alors notre homme s’estime à la fois redevable et requis : « Nous sommes là parce que Vilar est venu. Aujourd’hui, la crise va peut-être nous obliger à remettre le théâtre sur son chemin. Il faut repositionner les tréteaux. Tout a perdu de son impact sur le public. Il faut offrir aux plus démunis à la fois du divertissement et de la réflexion. Il faut donner de quoi manger et vivre. Pas que du pain ; mais aussi du pain. En innovant si possible : Vilar a introduit la danse avec Béjart et le cinéma avec Godard. Désormais, dans nos salles, nous voyons toujours les mêmes, qui vieillissent avec nous. Aucune éducation n’est faite en direction des scolaires et de la jeunesse. À quoi ressemblera le public dans 30 ans ? À l’heure où je vous parle, la population ne comprend rien et se fout des intermittents. Il faut expliquer et répondre. S’il y a grève, abandon de parole et de responsabilités, le festival disparaîtra. De sa belle mort ou de la ville : il ne restera ici que le pont d’Avignon et le palais des papes… »
Gérard Vantaggioli se dit persuadé que dans notre époque de vaches maigres, un gouvernement de gauche ne volerait pas au secours financier d’un festival annulé comme l’avait fait, sous la droite, le gouvernement Raffarin en 2003, époque de cocagne en comparaison.

« La précarité a gagné du terrain, dit-il, et l’intermittence est devenue un abri trop vaste où s’engouffre n’importe qui, jusqu’aux standardistes de France Inter. Il faut avoir le courage de séparer le spectacle vivant de l’audiovisuel. Nous sommes solidaires de tous les intermittents, mais une minorité ne peut pas empêcher une majorité de travailler. Nous sommes tous dans le même arbre, mais pas sur la même branche. La grève condamnerait à l’exclusion du statut d’intermittents tous ceux qui se retrouveraient alors privés d’au moins 150 heures : ils passeraient sous le seuil fatidique des 507 heures sur les dix derniers mois. Et quand on perd son statut, on disparaît du paysage artistique. Combien ont plongé en 2003 pour ne jamais réapparaître ? Quant aux spectateurs, ils s’évaporent après la grève. Au Chien qui fume, nous avions réalisé 40 000 entrées en vingt-cinq jours durant l’été 2002. En 2004, nous étions tombés à 20 000 entrées. Ce fut très dur jusqu’en 2006. »

Gérard Vantaggioli craint une cassure définitive entre le festival officiel (« in ») et le festival attenant (« off »). Le premier, subventionné, accueille quelque 130 000 spectateurs. Le second, jonglant avec les lois du marché et les intérêts privés, attire 1,3 million de spectateurs avec 1 307 spectacles (ceux-ci ont doublé en dix ans : environ 600 en 2003) : « Certaines voix du “off” prétendent exister sans le “in”, mais l’un ne va pas sans l’autre. »

Le directeur du Chien qui fume redoute surtout un schisme parmi les intermittents : « La confrontation est possible. Ceux qui doivent jouer pour ne pas mourir pourraient aller jusqu’au corps à corps. Il y a quelques jours, lorsque les intermittents de la coordination ont envahi le bureau du “off”, on a été à deux doigts d’en venir aux mains. »

À quelques minutes à pied de la rue des Teinturiers, parmi la beauté des tuiles, l’odeur des jardins et la lumière ocre de rues n’ayant rien à envier aux promenades dans Rome ou Florence, le piéton d’Avignon débouche sur la voie lactée des planches, la forteresse (im)prenable du festival, le mur des lamentations des intermittents : le palais des papes. Une banderole s’offre aux regards : « La crise ne rend pas la culture moins nécessaire, elle la rend plus indispensable (François Hollande, campagne présidentielle, 19 janvier 2012 à Nantes). »

Derrière la muraille, ce dimanche 22 juin en fin d’après-midi, des techniciens s’activent sur la scène de la Cour d’honneur. Ils rattrapent le temps perdu lors des assemblées générales ou d’un récent débrayage. Ils arborent le carré rouge emprunté aux Québécois en lutte (contre la réforme de l’aide sociale en 2004, puis contre la hausse des frais de scolarité en 2012), qu’Avignon propose, depuis le 16 juin, « à toutes les personnes qui veulent manifester leur refus de l’agrément du protocole du 22 mars ».

Le temps est compté. La pression s’accentue. Les équipes du festival ont décidé de ne plus parler à la presse, envers laquelle s’exprime une méfiance fulminante, tant la caricature, la désinformation et la simplification à outrance se sont donné libre cours sur les ondes et dans les colonnes. Mediapart sert de sésame. Les bouches s’ouvrent tout de même.

L’un dit : « Il faudrait jouer en supprimant chaque soir un corps de métier, pour montrer notre solidarité tout en prouvant à quoi servent les intermittents. » L’autre réplique : « Comment veux-tu que le metteur en scène et les comédiens acceptent de jouer une fois sans le son, puis sans la lumière la fois suivante ? » Il propose alors : « Commençons les négociations dès maintenant, prenons Valls au mot et jouons le jeu. À la fin du processus, si ce type est un menteur et a montré sa duplicité dans le premier grand dossier qu’il ait eu à gérer, cela le poursuivra… ».

Le premier, convaincu, renchérit : « Que l’habileté de notre réaction soit à la hauteur du vice de Valls. Servons-nous du festival. » Le second conclut : « Olivier Py devrait faire son Jean Vilar en 68 : mettre la politique au cœur de son premier festival en tant que directeur et servir ainsi les intérêts de tout le monde. » En chœur, les deux techniciens, avant de reprendre la besogne, soupirent : « C’est bien que la CGT ne fasse pas d’entrisme dans le mouvement et nous laisse face à nos responsabilités. Toutes les options sont ouvertes, et ce jusqu’à l’ultime AG du 3 juillet, à la veille de l’ouverture du festival. »

Répondre à cet article