Politique Magazine.

Innovation rime avec nation.

Par Christian TARENTE

Dimanche 1er juin 2014 // L’Histoire

La France a toujours été terre d’innovation, les Français portent ce caractère dans leurs gènes culturels. L’État, qui en fut longtemps le ferme soutien, faisant de cette faculté prospérité, multiplie aujourd’hui freins et entraves. Un nouveau pacte doit lier l’Etat aux innovateurs.

L’innovation ne se décrète pas. Elle naît d’un désir qui fait sa part au rêve, à la poésie mais aussi à l’ambition et à la volonté de pouvoir. Gratuite ou intéressée, elle ne peut pourtant s’épanouir que dans un cadre politique et social favorable. L’Empire du Milieu a permis la découverte du papier, de l’imprimerie, de la poudre et de la boussole. Des sociétés guerrières ont domestiqué le cheval en inventant le mors, la selle et l’étrier. Les cités italiennes de la Renaissance, innovantes par essence et par effervescence, ont bouleversé le monde. La dynastie la plus inventive d’Europe a aussitôt emboîté le pas, François 1er créant les grandes institutions qui firent de la France la mère des arts, des armes et des lois. Garant de la prospérité du royaume, l’État se faisait ainsi le moteur, le protecteur et le régulateur de l’innovation.

LA DYNAMIQUE ENTRAVÉE

Il y a une contradiction apparente entre le caractère spontané de l’apparition d’une idée nouvelle dans l’esprit d’un homme et l’action, par nature coercitive, de l’État. Le génie capétien consista précisément à transformer cette confrontation en dynamique positive. Que cela ait joué, au fil de l’histoire, d’une manière plus ou moins parfaite, c’est une évidence. Mais le principe était posé il se rappelle à nous aujourd’hui.

Les circonstances actuelles sont handicapantes pour l’innovation. Elles sont marquées par trois éléments clés l’État jacobin a multiplié contrôles de toutes sortes et chicaneries administratives ; l’Union européenne a forcé le trait en imposant une nouvelle épaisseur de normes et de contraintes ; et la situation générale a entraîné les dirigeants français dans une périlleuse fuite en avant fiscale. Pourtant l’innovation continue en France, mais elle est constamment en butte à ces handicaps, et nombre des jeunes cadres ou dirigeants parmi les plus motivés sont tentés de chercher ailleurs - dans le monde anglo-saxon ou en Extrême-Orient - de nouvelles possibilités d’épanouissement personnel ou de développement de leur entreprise.

Alors, que faire ? Que faire pour que l’innovation « à la française » retrouve sa dynamique et son entrain ? Le rapport demandé en 2013 par le gouvernement à deux spécialistes, J.L. Beylat et P. Tambourin, tente de répondre à la question. C’est un document tout à fait typique de ce genre littéraire : il déroule tout un catalogue de mesures, certaines paraissant intelligentes et adaptées, d’autres répondant à un certain bon sens mais d’une efficacité douteuse, d’autres enfin relevant purement et simplement du voeu pieux ou du gadget. Par exemple, quand ce rapport propose une politique ambitieuse d’immigration de « talents », en s’appuyant sur le fait qu’une part énorme des « start-up » de la Silicon Valley ont pour origine des innovateurs étrangers, on se dit d’abord que c’est une bonne idée, mais on constate vite qu’elle suppose le problème résolu : ce n’est pas par hasard qu’on s’installe à la Silicon Valley, c’est parce que les conditions favorables y sont déjà réunies...

C’est lorsqu’il s’attaque aux problèmes les plus cruciaux qu’on saisit clairement les limites de ce rapport. Constatant qu’il manque 2 milliards d’euros par an pour financer la croissance des entreprises innovantes, il est proposé qu’un avantage fiscal soit accordé aux épargnants investissant dans ces PME. Les débats préparatifs à la loi de finances 2014 autour des FCPI (fonds communs de placements dans l’innovation), qui ont failli voir la disparition immédiate du statut de « jeune entreprise innovante » (de justesse reportée... de deux ans), montrent les limites de cette voie. Or, la pression fiscale sur les entreprises et les investisseurs, et même sur les consommateurs, constitue un obstacle majeur à l’innovation.

UN OBJECTIF ETERMINÉ : LE BIEN COMMUN

Ce que montre d’une manière aveuglante le rapport Tambourin Beylat, c’est que le problème est global, et qu’on ne le traitera sûrement pas avec un catalogue de bonnes intentions. Dans le domaine de la recherche, les trois principaux acteurs sont l’entreprise, l’université et l’État. L’entreprise n’est efficace que si elle a le minimum de liberté d’action écrasée par la fiscalité et les contraintes administratives, elle se stérilise. Les universités, pour leur part, doivent impérativement s’ouvrir à la vie économique, mais ne le feront bien que si elles aussi sont libérées du carcan étatique qui les anémie.

Quant à l’État, son rôle est connu : garantir le bien commun. Toutes ses initiatives, comme tous ses arbitrages, doivent se référer à ce seul objectif. Une tâche rendue difficile par la mondialisation et l’intercommunication planétaire ? Elle n’en est que plus indispensable. L’État est seul à pouvoir empêcher que des pans entiers de la recherche française se trouvent un jour détournés de l’intérêt national et du service des Français, comme c’est déjà en partie le cas. Et qu’on oublie les rêveries d’un monde entièrement interconnecté et nomadisé à la Attali : la Chine, la Russie et même, avant elles, les États-Unis ont étouffé cette chimère dans l’oeuf.

En dehors de son rôle fondamental de protection, l’État a aussi une fonction d’initiative et d’incitation pour susciter un terreau favorable à la recherche. Une caractéristique actuelle de la recherche française, soulignée par de nombreux observateurs, est qu’elle privilégie la recherche fondamentale universitaire ou publique (CNRS, CEA, ... ) ainsi que la R&D (recherche et développement en entreprise) au détriment de l’innovation appliquée. Les entreprises n’ont pas assez le souci des applications pratiques et des besoins réels du marché, ce qui nuit à leur compétitivité, à leurs performances, et donc à leur activité et à leur croissance. Devant ce constat - aux causes très diverses, il appartient à l’État de réagir et d’utiliser les moyens dont il dispose pour amener les entreprises à réviser leurs méthodes de travail et leurs modes d’activité.

L’État, cependant, doit lui- même contrôler sa propension à vouloir trop légiférer, trop réglementer. Le maquis des normes et réglementations est, pour les entreprises, un obstacle majeur à l’innovation. Il impose, non seulement à leur marche générale mais à leur effort d’innovation lui-même, une dépense d’énergie et des charges financières qui obèrent gravement leurs marges de manoeuvre. Or, paradoxe inattendu, le grand projet d’union européenne, qui pouvait apparaître comme libéral et modernisateur par essence, a au contraire sombré dans une sorte d’hubris réglementaire et normative proprement vertigineuse. Entravant la mobilisation de l’énergie nationale, la politique européenne se révèle un obstacle radical à l’innovation en France. Comme s’il avait été nécessaire de prouver par l’absurde qu’innovation rime avec nation.

Répondre à cet article