Ingérence : L’Afrique des chefs.

Samedi 9 février 2013 // L’Afrique

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Hollande a-t-il une politique africaine ? Il n’est pas tombé dans le piège des discours-programme mais il est mis à la dure épreuve des réalités du terrain.

On nous avait fait miroiter un grand discours lors du sommet de la francophonie à Kinshasa mi-octobre. Il n’en fut rien. On n’a donc pas eu de discours de Dakar qui, bien que longuement mitonné, avait été massivement rejeté par les opinions publiques africaines. A vouloir trop bien faire, M. Guaino s’était brûlé les ailes. La pratique de Sarkozy dans ses réceptions des chefs d’État africains, expéditive comme avec tout le monde, avait d’abord surpris les intéressés habitués à plus d’égards et de lenteur, mais les résultats suivirent. Donc on laissa faire.

Avec Hollande, non seulement il n’y a pas de grand discours, mais pour les chefs, l’Afrique est un monde de chefferies, depuis le village jusqu’au sommet de l’État, sauf rares exceptions — se plaignent in petto d’un manque de considération. Quel que soit le jugement négatif porté sur ces traditions monarchiques parfois poussées à l’excès, il reste qu’il faut préserver certaines formes. Quand le président Hollande le 27 décembre annonce brutalement que le temps où l’on intervenait pour protéger un régime était révolu, en l’occurrence dans le cas symbolique mais souvent caricatural de la Centrafrique, chacun comprend. Mais en ajoutant que les militaires français n’ont pour mission que la protection exclusive de nos ressortissants et de nos intérêts, le propos devient abusif. Il croit s’adresser à l’opinion française qui pourtant, à ce stade, n’en a cure. Or les opinions africaines l’entendent d’un bout à l’autre du continent et traduisent : les Africains peuvent bien crever... Hollande croit exorciser les fantômes de Bokassa et de Patassé.

Il se met hors-jeu d’une partie bien plus importante : du Nord Mali à la Centrafrique, du Nord Nigeria au Soudan, l’intérieur de l’Afrique bouillonne par-dessus les frontières et quels que soient les chefs d’État, renversés d’une pichenette, tels les présidents, intérimaires et premiers ministres successifs à Bamako depuis le coup d’État du 22 mars dernier, et les armées plus nulles les unes que les autres.

A peine deux semaines plus tard, Hollande est rattrapé par l’actualité : la menace d’une arrivée des Islamistes sur Mopti, le verrou du Sud, la porte ouverte vers le Sénégal, le Burkina Faso et la Mauritanie ! Dans ce vaste hinterland aride du centre de l’Afrique, ce sont les effets de la succession libyenne qui se font sentir. La Libye de Kadhafi était certes l’empêcheur de tourner en rond mais, une fois l’accord trouvé, elle garantissait un minimum de respect : Mali, Niger, Burkina Faso, Tchad et jusqu’à la Centrafrique subissent de plein fouet le vide ainsi créé. Les uns et les autres sont déstabilisés, ne disposant plus de la manne de Tripoli pour prévenir des rebellions internes. Dans toutes ces régions, celles-ci sont par définition islamiques, puisqu’il n’y en a pas d’autres. Ce listes comme pour les ouvriers qui combattent en première ligne ou qui travaillent dans les usines d’armement. Léon Jouhaux veut profiter de la guerre pour instituer le réformisme syndical, à l’encontre de la Charte d’Amiens on voit s’esquisser un rapprochement entre les syndicats et les partis et la quasi-disparition des grèves jusqu’en 1917 montre que les ouvriers français, comme les Anglais et les Allemands, sont convaincus qu’il faut défendre la patrie.

Ce sentiment d’appartenance à la nation s’observe également mais sous d’autres formes dans l’entre-deux-guerres. Il résulte souvent de la fierté de travailler pour une grande entreprise française. Il prend une forme nationaliste violente à Marseille où sévissent les Phalanges prolétariennes de Simon Sabiani et on trouve des ouvriers dans les rangs du PPF de Jacques Doriot et du PSF du colonel de La Rocque. Le sentiment national s’exprime surtout dans la permanence du vote de droite dans la classe ouvrière - par exemple au Creusot où les ouvriers portent à la députation Victor Bataille, l’homme de paille des Schneider. Et ceci en 1936 !

C’est en participant à la Résistance que la classe ouvrière et ses organisations (PC, CGT, MOI) manifestent de manière éclatante leur patriotisme. Face à Vichy, qui méprise les ouvriers et dissout les confédérations syndicales, les syndicalistes chrétiens et les cégétistes manifestent une opposition immédiate au pouvoir de fait - ce qui n’empêche pas des syndicalistes et des socialistes de rallier la Révolution nationale. Les premiers mouvements sociaux ont lieu dès 1940 et la grande grève des mineurs de mai-juin qui ne veut pas dire que Bamako ou Bangui doivent se laisser entrainer dans des guerres de religion intestines.

II y a donc d’autres enjeux pour la France que la protection de ses ressortissants, maigres électeurs de quelques deputes et sénateurs a Paris. Petit ou grand commerce, le problème n’est pas la. Bien sûr qu’on peut les protéger des pillages et les évacuer, comme en Côte d’Ivoire. On ne discutera pas de savoir combien il faut de soldats pour sécuriser l’aéroport et les points de regroupement des Européens. Mais, à moins de tenir un double langage, on ne dira pas qu’on ne se mêle pas de politique intérieure de ces pays. Ce serait bien dommage de ne pas, sinon s’en mêler du moins y regarder d’un peu prés. D’ailleurs, quoi que l’on veuille, on y est bien oblige. M. Hollande peut dire : on ne fera rien pour sauver Bozizé, comme on n’a pas sauvé les responsables maliens.

Il demeure qu’en tous lieux, il est indispensable de laisser du temps à la négociation. Sans en prendre soi-même la responsabilité (contrairement à Villepin pour la Côte d’Ivoire à Marcoussis), mais en agissant dans le cadre des Nations unies, en laissant faire les médiateurs africains, par exemple le burkinabe Compaore pour le Mali, et les forces d’interposition sous-régionales, CEDEAO en Afrique de l’Ouest, CEMAC en Afrique centrale, et au croisement des deux, le Tchad, les seuls vrais guerriers du désert, qui ont tenu tête à Kadhafi et à Béchir. Pas sauveurs des uns ou des autres mais garants de l’ordre, d’un ordre minimal.

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