Il peut encore y avoir quelques bonnes raisons de voter.

Par François Bonnet.

Dimanche 1er juin 2014 // La France

Ces cinq dernières années nous l’ont appris : l’Europe n’est pas seulement déprimante, elle est devenue dangereuse, mettant à terre pays et citoyens. Ce peut être un encouragement à aller voter pour enfin dessiner des alternatives autres qu’à l’extrême droite.

Bon, nous le savons, et Mediapart l’a soigneusement documenté ces cinq dernières années. L’Europe n’est plus seulement une grisaille déprimante : discours atone ; institutions incompréhensibles ; technicité décourageante ; coma démocratique ; eurodéputés médiocres et espérances mortes. Un homme symbolise cet échec européen, même s’il ne peut en être tenu comme seul responsable : José Manuel Barroso qui, au terme de dix années de présidence de commission européenne, laisse aujourd’hui une construction politique de 28 États et de 505 millions d’habitants au bord de l’effondrement.

José Manuel Barroso, président depuis dix ans de la commission européenne.
José Manuel Barroso, président depuis dix ans de la commission européenne. © (Reuters)

Mais l’Europe n’est pas que déprimante. Elle est devenue dangereuse, outil d’oppression des peuples, parfois même de leurs gouvernements. Aucun responsable européen n’aurait imaginé qu’en cinq années seulement, avec une crise des subprimes devenue crise bancaire puis crise financière, puis crise de l’euro, puis crise des dettes publiques, un tel instrument politique se soit ainsi retourné contre ses propres citoyens.

Il y eut d’abord ces pays jetés à terre, par des choix politiques délibérés de gestion de la crise. Et nous avons vu une Union européenne organiser et pas seulement accepter, par les politiques de la banque centrale et de la Troïka, un chômage de masse (jusqu’à 30 % dans certains pays), exclure les jeunes du marché du travail (jusqu’à 50 % de chômage dans certains pays), démanteler les systèmes sociaux.

Nous l’avons vue confisquer la démocratie dans certains de ces États membres : interdiction d’un référendum en Grèce, limogeage de Silvio Berlusconi remplacé par « l’expert » Mario Monti, pressions sur le Portugal et l’Espagne. Nous l’avons vue violer quelques-uns de ses traités et textes fondamentaux en transformant le continent en une forteresse étanche à toute immigration, militarisant les gestions de frontières, insensible aux catastrophes survenues en Méditerranée (plus de 25 000 morts de migrants ces dernières années). Nous l’avons vue incapable de construire la paix puisque la guerre menace à sa frontière ukrainienne.

Cette Europe n’est pas sans visage et ne peut se résumer à un épais brouillard bureaucratique. Il y a bien sûr M. Barroso mais bien d’autres acteurs, politiques et économiques. Les responsables politiques sont connus : Angela Merkel, Nicolas Sarkozy, dont le recul nous permet de prendre l’exacte ampleur de son bilan catastrophique, et d’autres encore, dont François Hollande. « Réorientation de l’Europe », pacte de croissance, régulation bancaire, taxe sur les transactions financières, séparation des banques d’affaires et de dépôts, « eurobonds », politique monétaire de la banque centrale : nous avons établi combien sur tous ces points mis en avant par le candidat socialiste, aucune avancée significative n’a été réalisée quand ils n’ont pas été simplement jetés aux oubliettes.

En revanche, ces cinq dernières années ont vu monter en puissance d’autres acteurs, jusqu’alors tenus aux marges des débats et politiques européennes : les entreprises et les marchés financiers. Ils n’ont certes jamais été absents des coulisses de Bruxelles ni sans poids dans les processus de décision. Ils agissent désormais publiquement et frontalement, dans un bras de fer violent et revendiqué avec les gouvernements et leurs citoyens. Ce sont les géants bancaires qui ont brandi l’arme des taux d’intérêt pour mettre à genoux les États. Ce sont les entreprises et les grandes multinationales qui, sous le parapluie de la « compétitivité », ont organisé le dumping social et fiscal. Ce sont les deux qui sont en train d’organiser l’Europe en un gigantesque paradis fiscal qui vient détruire les droits sociaux fondamentaux (lire ici l’enquête de Dan Israël).

C’est bien parce qu’il faut désespérer de cette Europe qu’il peut être encore utile de voter. Pour la combattre. Certes, l’élection d’un parlement européen atrophié et anémique, fonctionnant par d’illisibles compromis, ayant peur de son ombre (son recul sur le budget européen l’a encore démontré), et n’ayant produit en cinq années de mandat qu’une grande et forte décision (le rejet du traité ACTA) ne peut être mobilisatrice. Mais il est d’autres et multiples raisons qui peuvent inciter à voter.

Marine Le Pen et le Néerlandais Geert Wilders.
Marine Le Pen et le Néerlandais Geert Wilders. © (Reuters)

La première, sans doute la plus consensuelle, est de contrer l’extrême droite. Le Front national, qui a réussi à dicter son agenda aux grands médias « le premier parti de France » se repaît de l’abstention et de notre fatigue démocratique. Voter viendra minorer son score en pourcentage, relativiser son nombre de voix. L’enjeu n’est pas que français. Il est aussi d’éviter de voir un parlement européen pris d’assaut par 130 ou 150 députés extrémistes où les néo-nazis d’Aube dorée (Grèce) et de Jobbik (Hongrie), les xénophobes néerlandais de Wilders, le FN et UKIP (Royaume-Uni) parviendraient à bloquer ou à définitivement déconsidérer la machine parlementaire européenne.

Aucune de ces formations, dont l’exclusion et le déni d’égalité constituent le socle commun, n’a reconnu le seul grand texte européen qui donne encore sens et ambition à ce projet commun : la charte des droits fondamentaux (elle est à lire ici) qui garantit à chaque citoyen de l’Union le respect de l’État de droit.

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