Il n’y aura pas de big bang.

Cri de colère contre les experts qui prédisent la fin du Moyen-Orient.

Mercredi 9 juillet 2014 // Le Monde

Avez-vous votre carte ? Pas la Bleue, pas celle du parti ni du Tendre. Non, la carte des nouveaux Proche- et Moyen-Orient tels que croient les voir politiques et politologues, héritiers du docteur Folamour jonglant avec la mappemonde. Crayon en main, tout ce petit monde vous redessine avec une précision de géographe chirurgien les contours de ce qui, selon eux, n’est plus constitué que d’ex-Etats attendant que tombe le couperet de la Veuve. [Le reporter britannique] Robert Fisk n’avait pu résister à l’envie d’y aller de son couplet annonciateur du big bang à venir. Et d’autres se sont essayés à ce périlleux exercice, avec plus ou moins de bonheur. Succès garanti à chaque fois, tant demeurent grande la gourmandise du public - voyez la gloire qu’en tire Leila Abdel Latif [la Madame Soleil libanaise] et minime le risque encouru.

Un vaillant guerrier du nom de George W. Bush se mit en tête de refaire le monde arabe et pour ce faire s’adjoignit deux cerveaux qui, unis, n’en faisaient même pas un : Dick Cheney et Donald Rumsfeld. En avons-nous entendu, alors, des tirades sur le nouveau Proche-Orient, l’ère d’abondance, de paix, de fraternité qui allait s’ensuivre et dont on ne fait que commencer à entrevoir les bénéfiques retombées !

En se partageant pour le compte de leurs pays respectifs les dépouilles opimes de l’Empire ottoman, le Britannique Mark Sykes et le Français François Georges-Picot [qui avaient en 1919 tracé les frontières entre les nouveaux pays du Moyen- Orient] s’enorgueillissaient d’avoir bâti pour l’éternité un échafaudage qui, quelque branlant qu’il ait pu sembler trop souvent, tenait encore vaille que vaille. Il aura suffi de quelques hordes de fanatiques pour en menacer les assises. Pour autant, a-t-elle sonné, l’heure du grand chambardement ? L’affirmer reviendrait à prendre ses désirs (ou ses craintes) pour des réalités.

Tout comme la nature, les nations ont horreur du vide, surtout lorsqu’il a tendance à s’éterniser. Les bouleversements de ces dernières années, en balayant des régimes gangrenés, ont créé un appel d’air resté sans réponse. Iraniens, Saoudiens, Turcs et même Qataris n’ont pas résisté à la tentation de se mêler de ce qu’ils estiment les regarder de près. Dès lors, chacun se retrouve dans une bien curieuse position, ici allié d’un adversaire qu’il combat ailleurs, là opposé à celui qui fut longtemps ami. Tout comme l’Amérique, qui s’en vint guerroyer en terre arabe au lendemain du 11 Septembre et refuse maintenant de nettoyer le gâchis qu’elle a laissé derrière elle.

En Irak, nous avons affaire à une réalité plus dangereuse encore qu’en Syrie, en Libye et au Yémen. Dans ce pays, toutes les folies se concentrent. Et une nouvelle guerre a commencé. On entend les incitations au meurtre au plus haut niveau. Les autorités religieuses chiites appellent leurs ouailles à défendre leurs lieux saints, tandis que le mufti sunnite appelle les siens à soutenir les rebelles. Et l’Iran s’empresse de s’en mêler au nom du soutien aux chiites.

La guerre civile est plus proche que jamais depuis la chute de Saddam Hussein [en 2003]. La situation exige de ne pas céder à la colère. Les racines de la crise remontent plus loin que la prise de Mossoul [le 10 juin]. Elles remontent même plus loin que les affrontements dans la province d’Al-Anbar, qui durent depuis plus de six mois. On peut les faire remonter dix ans en arrière, jusqu’à l’invasion américaine [2003]. Voire vingt, jusqu’à l’invasion irakienne du Koweït [1990]. Ou trente ans, jusqu’à la guerre Irak-Iran [1980-1988]. Ou même à 1979, avec la catastrophique révolution iranienne qui voulait s’exporter dans les pays voisins et avec Saddam Hussein qui devient seul maître à Bagdad.

Nous pouvons même remonter encore plus loin, quatorze siècles en arrière, jusqu’aux luttes de pouvoir entre les compagnons du prophète Mahomet, avec l’assassinat du troisième calife Othman [en 656], puis du quatrième calife Ah [en 661], événements déterminants pour la suite de l’histoire musulmane. [Ces événements ont abouti à la division entre sunnites et chiites.] On peut trouver des arguments pour justifier n’importe quelle date, selon ses inclinations politiques. Mais, en dernière instance, la responsabilité incombe aux dirigeants actuels : le Premier ministre irakien Nouri Al-Malilti, le président américain Barack Obama. Car celui- ci aurait pu amener Maliki à mener une politique de réconciliation nationale. Au lieu de quoi, il lui a permis de profiter de la protection américaine pour établir son pouvoir autoritaire et marginaliser les Arabes sunnites. Ces derniers ne pouvaient que se révolter. C’est ce qui s’est passé et qui menace aujourd’hui l’existence même de I’Etat irakien.

C’est l’EIIL ainsi qu’Al-Qaida qui profitent de cette situation. Or ces deux organisations, curieusement, menacent surtout les sunnites. La Turquie demande déjà l’intervention de l’Otan. L’EIIL irakien est la copie conforme de son homologue syrien, qui donne surtout des coups de poignard dans le dos aux révolutionnaires et ne fait que servir les intérêts du régime d’Assad. Ce sont encore les mêmes qui menacent la sécurité de tous les pays du Moyen-Orient.

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