Il avait un crucifix dans la chambre.

Jeudi 2 avril 2015 // La France

Toutes nos explications commodes sur le rôle du chômage ou de la délinquance dans la formation du djihadisme sur notre sol ne suffisent pas.

Les Italiens ont accueilli près de 200 000 réfugiés l’année dernière. Et ce flot continue. Ils viennent des rives sud de la Méditerranée, via la Turquie et la Grèce. On connaît les Italiens, accueillants, généreux, sympathiques et bons catholiques. Ils ont mobilisé toutes leurs associations caritatives au service de ces réfugiés. Des milliers de bénévoles secondent les pouvoirs publics pour les nourrir, les vêtir, les loger en attendant leur "dispersion" vers le nord de l’Europe..

L’une de ces bénévoles, le coeur sur la main, dévouée à son association paroissiale, a offert plus que son secours à ces émigrés : sa maison. Elle a libéré une chambre pour la mettre à disposition ; un réfugié s’est présenté, avec toutes les recommandations. Elle lui a fait visiter la maison et montré sa chambre. Il a dit : « Je ne peux pas coucher là. » « Et pourquoi ? », a demandé cette dame. Il a désigné le crucifix qui se trouvait sur le mur : il fallait le retirer. La dame au coeur sur la main a trouvé ce geste indigne et elle a refermé sa porte.

Cette anecdote, naturellement authentique, atout d’une parabole. Elle suffit à expliquer ce que, avec nos mentalités d’Occidentaux travaillés par la mauvaise conscience d’avoir voulu faire partager par la terre entière nos libertés, nos droits de l’homme et nos croyances, nous avons du mal à comprendre. Qui est-il ce réfugié qui débarque clandestinement d’un cargo rouillé sur les côtes italiennes ? Un homme qui a rassemblé tout ce qu’il avait d’énergie et de moyens misérables pour quitter son pays, sa famille et traverser la Méditerranée à la recherche d’une autre vie. On pourrait croire que, dans le dépouillement qui est le sien, il serait prêt à accepter toute main tendue, toute humanité ; eh bien, non : au fond de lui, il garde un refus. Toutes les bonnes raisons s’effacent devant le rejet, non pas de l’autre, mais de la religion de l’autre. Ce crucifix au mur.

C’est pourquoi toutes nos explications commodes sur le rôle du chômage, de la délinquance, des mafias et autres dans la formation du djihadisme sur notre sol ne suffisent pas. Des journalistes du Monde interrogeaient la semaine dernière un de nos "experts", auteur d’une Histoire de l’immigration, directeur d’études de la célèbre École des hautes études en sciences sociales, Gérard Noiriel. Celui-ci posait comme base de raisonnement cette affirmation : « Il ne s’agit pas d’un "problème d’immigration" C’est le chômage, cette forme majeure d’exclusion, qui pose la question de l’intégration [...].  » Faux.

Le chômage était en baisse durant les années Jospin quand la délinquance explosait ; il était stable quand les banlieues ont pris feu en novembre 2005.

Et même s’il est en hausse depuis 2008 et que celle- ci s’est accélérée avec le retour de la gauche, Amedy Coulibaly, le tueur de Montrouge et de la supérette casher, avait un emploi, lui, et bien payé ; il avait même été apprenti. Ce n’est pas le chômage qui en a fait à 18 ans un braqueur de banque et l’a envoyé en prison. Tous les services de l’État, orphelinat, petite enfance, école, jeunesse et sports, s’étaient dépensés auprès de lui pour réussir son intégration. En vain. Si cela a abouti à un effroyable échec, c’est qu’un mur s’est dressé en lui, plus résistant qu’un emploi, qu’un ballon de foot ou qu’un changement de quartier. Un mur de haine.

La France en a-t-elle fait autant pour Lassana Bathily, le jeune Malien musulman de 24 ans qui, venu d’un foyer des quartiers nord de la capitale, travaillait dans la supérette casher et a permis aux policiers de réussir leur assaut ? Même pas, puisqu’il est arrivé en France à 15 ans, et qu’il s’est mis dès qu’il a pu au travail - pas au chômage ! - au lieu de basculer dans la délinquance. Ainsi deux jeunes hommes, de même origine, de même religion, l’un tue des Français, l’autre les sauve, juifs ou pas. L’un renie son pays d’adoption et le voue à l’enfer ; l’autre aspire à acquérir sa nationalité française et exprime sa fierté quand le président de la République la lui remet.

Voilà deux réalités d’homme. Parlons-nous du même islam pour l’un comme pour l’autre ? Ce n’est pas nous qui avons exporté la guerre civile que se livrent salafistes, quiétistes, wahhabites, sunnites ou chiites, dans une violence inouïe, depuis l’immense bande sahélienne jusqu’à la Corne de l’Afrique, du désert libyen jusqu’aux contreforts du Kurdistan.

Ce n’est pas nous qui posons des bombes et décapitons des otages. Si nous sommes en guerre, c’est que le djihadisme fondamentaliste exporte ici la guerre civile qu’il conduit là-bas, en terrorisant nos opinions pour obtenir leur "soumission". Cela peut commencer par un petit geste qui n’est que symbolique : le refus du crucifix dans une chambre.

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