Idées : La politique de Pierre Boutang.

Dimanche 19 octobre 2014 // La France

Rééditer La politique considérée comme souci de Pierre Boutang, qui date de 1948, constitue une heureuse initiative dont il convient de féliciter Olivier Véron, directeur des Provinciales, ainsi que Michaël BarZvi, auteur d’une judicieuse postface. Ce n’est pas un texte facile que cet essai composé par le philosophe trentenaire, qui jamais ne ménage son lecteur. La difficulté conceptuelle persistera dans les oeuvres de la maturité, au point parfois de désorienter des lecteurs très avertis. Gabriel Marcel, un peu décontenancé, avait ainsi demandé des éclaircissements à Jeanne Parain-Vial.

Mais l’effort que requiert Boutang n’est jamais gratuit. Il est proportionné à la complexité et à la profondeur des sujets qu’il aborde et soumet à un intense discernement ainsi qu’à la densité d’une culture éblouissante. Mais dans le cas de « La politique », il est nécessaire de mettre en perspective cette réflexion, dont une des clés est l’itinéraire personnel du jeune philosophe. Pierre Boutang vient de vivre l’épreuve de la Seconde Guerre mondiale, notamment depuis Rabat où il s’était installé, prenant de la distance par rapport à la France occupée et observant toute l’ampleur géopolitique du séisme. Le sentiment du tragique le hante, l’obligeant sans cesse à interroger cette infinie possibilité d’anéantissement de la réalité humaine. Auschwitz est présent dans cet essai, tout autant que la Kolyma, et le passage à la maturité du penseur se distingue par l’obsession de la dégradation humaine et de l’expérience du démoniaque.

Il faut tout de même se souvenir que la tentation totalitaire est alors le lot d’une part considérable du « parti intellectuel » Non seulement Boutang y échappe, mais sa lucidité lui permet de saisir ce que d’autres mettront plusieurs décennies à admettre.

Avant même Hannah Arendt, il a compris que l’expérience du démoniaque est originelle : « Elle était en nous, elle attendait notre défaillance, le relâchement de nos mesures, pour apparaître à notre conscience, et c’est lorsque nous prétendons que la mesure va de soi et que l’histoire est une accumulation progressive de ces mesures, que l’échec se produit et que l’horreur est engendrée. L’Allemagne nationale-socialiste nous a rendu dans la révélation de l’horrible, un service analogue à celui de Kafka : des hommes ordinaires menant une vie ordinaire, des « fonctionnaires » (sur lesquels l’optimisme rationaliste pouvait fonder la plus grande espérance, car la fonction c’est la loi, la réciprocité, donc l’universalité) sont devenus les instruments d’une conspiration infernale pour briser, dissocier l’être même de l’homme... » Les pages écrites avec tant de force anéantissent d’avance les accusations misérables de l’adversaire qui voudra à toute fin démoniser Boutang. D’avance, sa pensée démasque ceux qui tenteront de faire oublier leur complicité avec les régimes de terreur. « Ceux qui pensent qu’en France la Révolution serait moins atroce qu’elle le fut dans la Hongrie de Béla Kun, oublient que la comédie et une certaine forme de plaisanterie paysanne ou de gouaille ouvrière accentueront l’atrocité. Le comique qui tourne mal et s’impatiente de soi-même, crée le pathétique sans issue. La vanité s’y ajoute : la terreur républicaine de 1793 fut en grande partie le fait d’hommes de lettres ratés et d’auteurs dramatiques sifflés. »

Il est vrai que ces propos se rapportent déjà à une époque enfouie et que l’on éprouve quelque mal à en ranimer le souvenir, les bassesses et les tristes illusions. Mais une autre coordonnée doit être aussi mise à jour pour percevoir l’originalité et la problématique de cette politique. En deux mots : Boutang est un normalien maurrassien. Il a été à une double école, celle de l’Action Française lue à l’ombre paternelle depuis l’enfance et celle de l’université française dans ses plus brillantes déclinaisons : le lycée du Parc à Lyon et la rue d’Ulm à Paris. Comment ont pu se concilier dans son esprit ce qu’il a appris de Maurras et ce qu’il a appris aussi bien de Jankélévitch, Jean Wahl, Léon Brunschvicg et bien d’autres ? Bien sûr, avec un étudiant de sa trempe, on peut s’attendre à une démarche tout à fait singulière et originale. Il n’empêche qu’il y avait un sérieux travail d’élucidation à opérer. La pensée de Maurras ne s’est jamais vraiment ordonnée dans un discours philosophique unifié. On a voulu souvent l’assimiler à un rameau du comtisme, mais sans voir qu’il avait répudié la structure même du positivisme, retenant simplement l’intention scientifique. C’était aussi la vision de Simone Weil, grande admiratrice de Comte et pourtant métaphysicienne absolue. Il y a donc chez l’auteur d’Antinéa un énigmatique cheminement à travers la haute culture humaniste mâtinée de politique positive, d’interrogations platoniciennes, de réminiscences chrétiennes... En dépit de la volonté de synthèse, il n’y a pas de théorisation vraiment centrale.

Pierre Boutang, justement, dans ce premier essai, va tenter d’esquisser le discours philosophique absent avec ses ressources de normalien aguerri. Le titre de l’ouvrage pourrait laisser penser qu’il a été inspiré par Marlin Heidegger, et de fait, il n’a pas pu ne pas être impressionné par la découverte du disciple de Husserl et par ce dernier lui-même. Mais la référence principale quant au concept du souci est bel et bien platonicienne. Et si Heidegger est implicitement invoqué, c’est peut-être dans sa première acception du Sorge. Michaël Bar-Zvi est bien inspiré de recourir à La phénoménologie de la vie religieuse, « où il est défini comme la préoccupation inquiète du chrétien chez saint Augustin (..) Le souci n’est pas une pure et simple préoccupation, mais un mode fondamental de l’être de l’homme. » Cette précision est indispensable pour comprendre l’intention de cette politique qui n’est réductible ni au modèle des sciences politiques classiques, ni à la démarche idéologique de qui veut s’insérer dans la systématisation des opinions. La réponse apportée dans l’essai est à la fois modeste et ambitieuse, puisqu’il s’agit de « découvrir un chemin, un sentier dans la forêt de l’existence, un sentier qui communique avec bien d’autres, mais qui doit être distinct. »

Le chemin de la politique n’est pas directement celui de la recherche du Bien en soi, même si le Bien apparaît à l’issue ou au détour. Car le souci véritablement humain ne saurait se rigidifier dans l’impasse scientiste. Il y a une essence propre du politique, mais jamais détachée de la condition humaine totale... Voilà un faible résumé d’une entreprise étonnante, à certains égards foisonnante. Car le projet de Boutang est en même temps grandiose. Non content d’esquisser un statut du souci, avec la recherche des sentiments fondamentaux où se reconnaît la vocation politique, il ambitionne rien moins qu’une nouvelle approche de l’économie et des institutions. C’est dire que l’essai inachevé donne l’espoir de la grande oeuvre à venir.

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