Humeur : N’allons plus aux urnes, citoyens !

Lundi 14 mai 2012, par Éric WENZEL // La France

Drapeau de FranceLa République est-elle soluble dans l’oligarchie ? À en croire Rousseau, la chose paraît somme toute possible : « J’appelle donc République tout État régi par des lois, sous quelque administration que ce puisse être. Tout gouvernement légitime - c’est à dire né du contrat social - est républicain ». Depuis la culture politique héritée de la Grèce antique, l’oligarchie tient pourtant de la négative. Elle consiste, pour mémoire, dans l’accaparement du pouvoir par les dirigeants à leur propre profit de caste, en lieu et place de l’intérêt commun. Plutôt que la philosophie de Locke, qui permet aux citoyens (ce n’est là que pure théorie), détenteurs de la souveraineté, de reprendre à leurs représentants l’autorité politique mal acquise ou mal exercée (notamment en cas d’accaparement du pouvoir ou de mise à mal de la liberté), la France moderne née de la Révolution semble avoir préféré la pensée rousseauiste, qui implique infine la soumission de l’individu à la souveraineté populaire indivisible et infaillible. On en connaît les possibles résultats : la Terreur en a été un surgeon.

Quel rapport avec notre actualité politique me direz-vous ? Précisément parce que nos élites (sic) politiques contribuent au maintien d’une oligarchie engluée dans une idéologie dite néo libérale forgée au lendemain du second conflit mondial - voire dès avant - et dont Hayek, entre autres, a été l’un des hérauts. L’une des forces de cette oligarchie est précisément d’être soutenue par une philosophie politique et économique se targuant d’être en dessus de toute idéologie, d’où un inévitable aveuglement qui a pour conséquence logique des sérieux dégâts collatéraux dont le commun des mortels fait quotidiennement les frais.

Cette oligarchie a pour elle les forces économiques (aujourd’hui essentiellement financières), qui constituent sa raison d’être. Elle bénéficie également, et surtout, de deux soutiens de poids que sont une partie des milieux académiques (il n’y a qu’à voir et entendre dans les médias les économistes patentés, toujours les mêmes, souvent juges et parties prenantes des milieux financiers qui les emploient comme conseillers en sus de leur situation d’universitaires) - autrement dit une énième trahison des clercs -, et les milieux politiques, parfaitement intégrés à un système dont ils partagent intérêt et idéologie.

Il n’y a qu’à regarder la composition de notre Parlement, qui tient plus du conseil d’administration des grands groupes industriels et financiers que de la représentation nationale et de l’intérêt commun dont il se doit pourtant d’être le garant. Qui plus est, la médiocrité intellectuelle de nos élus formés au moule commun (les prises de parole des députés et sénateurs tiennent souvent de la catastrophe rhétorique), sur fond d’inculture notoire, mieux même de mépris des Humanités, ne participe guerre à la défense du corps civique. Celui-ci est lui-même volontairement dégradé dans son éducation (il faut juste savoir lire, compter, cliquer, disait, il y a peu, l’un de nos politiques) et pourtant facilement montré du doigt quand, par dépit, il opte pour des partis peu recommandables, voire rechigne à s’en aller déposer son bulletin dans l’urne de l’hypocrisie.

Dans ce contexte l’Etat tangue comme un bateau ivre : accusé de trop exister quand il gêne une redistribution des richesses qui pourtant n’arrive jamais, il est loué par ceux-là même qui le dénigrent quand, tel un Robin des Bois inversé, il soutient le système en place et accepte d’être le bon ou mauvais élève d’agences de notation stipendiées par les milieux bancaires. Position schizophrénique dans la mesure où son rôle se borne de plus en plus à gérer les dégâts d’une économie paupérisante qui explique largement des finances publiques de plus en plus dégradées et ingérables. Le serpent se mord encore une fois la queue, mais l’idéologie a pour elle sa force intrinsèque, prétendument objective, qui est de n’avoir jamais tort. N’est-ce pas la définition même de l’idéologie ?

Les exemples historiques ne manquent pas depuis deux cents ans, mais comme l’histoire n’est plus guère - et pour cause - au centre du programme éducatif, qui s’en souvient ? Libéralisme du discours et toujours plus de réglementation, parfois liberticide : la victoire de Hayek et la revanche de Staline ! Le tout sur fond de destruction des classes moyennes que l’on sait aptes à prendre le flambeau de la contestation, parce que moins dans les besoins élémentaires et munies d’un minimum de culture politique.

Dans ces conditions, aller voter comporte le risque du blanc seing et, de la Gauche à la Droite dites républicaines, l’appartenance à un même moule idéologique global est si patent que le corps social ne peut que continuer à faire les frais d’une pseudo alternance. Quant aux extrémités politiques, l’historien et universitaire que je suis n’apprécie guère l’inévitable chasse aux intellectuels qui s’en suivrait. La démocratie représentative telle qu’exercée aujourd’hui n’apparaît donc bien plus que comme oligarchie. Le « a voté » des élections sonne comme une guillotine de la conscience politique, au sens noble - sans mauvais jeu de mots - du terme. Le tirage au sort, façon ancienne Athènes, réclamé par certains m’oblige à rappeler que la Cité démocratique tient plus du fantasme que de la réalité historique. Et il est vrai que sans contrôle le peuple peut vite devenir populace.

Reste le Couronnement de la démocratie, à condition que le roi exerce un véritable rôle d’arbitre entre les forces constitutives du corps social et politique. Que la monarchie soit garante de la République née du contrat social et le dépôt de bulletin dans l’urne retrouvera sa finalité essentielle.

Le défi est immense, mais ne mourons-nous pas d’un déficit d’utopie ? Il y a encore des Bastilles à prendre, comme le titrait notre journal à l’occasion du Bicentenaire. Parmi elles, la fin des petits maîtres, à laquelle nous a conviés Bertrand Renouvin, sonne aujourd’hui comme une nécessité. Avec quels moyens ? J’avoue ne pas savoir, mais l’urgence est là, au risque d’un éclatement social dont les effets risquent d’être dévastateurs.

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