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Hollande et Ayrault : il y a comme un froid...

Par Lénaïg Bredoux

Lundi 24 février 2014 // La France

« Hollande a viré Ayrault en décembre mais personne ne le sait ! » dit un conseiller. Depuis plusieurs mois, les deux hommes s’éloignent, sur la forme et sur le fond. La politique économique menée ou les réformes de société provoquent des tensions. La question ressurgit : à quoi sert Matignon dans la Ve République et sous le quinquennat, qui n’a fait que renforcer le rôle déjà prééminent du chef de l’État ?

Sur les agendas, chacun est à sa place. François Hollande est aux États-Unis pour une visite d’État aux côtés du couple Obama. Jean-Marc Ayrault fait le service après-vente du pacte de responsabilité auprès d’un parti socialiste qui oscille entre tétanie et agacement. Mais la semaine épouvantable que vient de s’infliger le couple exécutif est une nouvelle illustration des dysfonctionnements structurels entre l’Élysée et Matignon. À tel point que malgré leur proximité politique, la tension est parfois vive entre le président et son premier ministre.

Depuis l’été dernier, les différences affleurent de plus en plus souvent. Il y a une part de tactique pour amadouer une majorité déboussolée par le pacte de responsabilité et par l’abandon de la loi famille. Une sorte de répartition des rôles où tantôt Ayrault, tantôt Hollande tentent de cajoler les socialistes. Une part aussi d’amateurisme, notamment dans la communication. Mais il y a aussi des nuances d’appréciation politique entre les deux hommes. À la fois sur la méthode selon plusieurs proches interrogés, le premier ministre s’agace de la pratique politique de François Hollande, solitaire, tactique et parfois imprévisible et sur le fond.

François Hollande et Jean-Marc Ayrault début janvier à l'Elysée
François Hollande et Jean-Marc Ayrault début janvier à l’Elysée © Reuters

Aux yeux de certains socialistes, Jean-Marc Ayrault est plus social-démocrate que le président. Il a revendiqué depuis longtemps cette appellation quand François Hollande la récusait avant de la reprendre à son compte lors de sa conférence de presse du 14 janvier. « Il est moins social-libéral », dit un député fidèle au premier ministre. Dans les discours, Matignon est souvent plus soucieux des contreparties au « pacte de responsabilité » que l’Élysée. L’ancien maire de Nantes est aussi réputé plus disposé à avancer sur les réformes de société que son patron. Il ne s’agit que de nuances, bien loin des débats houleux avec l’aile gauche du PS, mais ces divergences ont tendance à s’accentuer au fil des mois.

Elles tiennent à la fois de leurs sensibilités respectives en s’engageant en politique, Ayrault s’est d’abord lié à Jean Poperen, davantage marqué à gauche que les “Transcourants” du PS de François Hollande , de leurs parcours maire d’une grande ville versus président du conseil général de Corrèze, et de leurs positions actuelles le premier ministre est beaucoup plus aux prises avec les états d’âme de la majorité que le chef de l’État enfermé dans son palais doré.

Le cas le plus manifeste de cet éloignement a été la « remise à plat » de la fiscalité promise par le premier ministre en novembre. C’était une idée de Jean-Marc Ayrault et il a tordu le bras du président de la République pour obtenir le feu vert. Après une explication entre les deux hommes, Hollande a décidé de laisser faire. Les jours précédents, il avait pourtant laissé prospérer les rumeurs de remaniement. Certains à Matignon ont raconté depuis qu’ils pensaient faire leurs cartons et Manuel Valls avait commencé à préparer une équipe.

Selon plusieurs de ses proches, le premier ministre était alors excédé de voir le pouvoir reculer au gré de mobilisations diverses et variées. C’est par exemple l’Élysée qui a décidé du report de l’écotaxe, au plus fort du mouvement des Bonnets rouges, quand Matignon a tenté de s’accrocher. Cet automne, Ayrault a aussi envisagé un vaste mouvement à Bercy avant de s’en tenir à deux personnages clés, le directeur du budget dont Bernard Cazeneuve avait déjà acté le remplacement, et celui du Trésor, le très sarkozyste Ramon Fernandez, devenu proche de Pierre Moscovici. Mais, trois mois plus tard, tout cela est balayé : Ramon Fernandez est toujours en place et la réforme fiscale n’est pas certaine d’aboutir.

Quant à l’abandon en rase campagne de la loi famille, la décision a été prise après un déjeuner lundi 3 février entre le président et le premier ministre et c’est Jean-Marc Ayrault qui a appelé Dominique Bertinotti en début d’après-midi pour la prévenir. Mais dans la foulée, l’Élysée faisait savoir que c’est bien au Château que tout se décide. « C’est la volonté du président de concentrer symboliquement et politiquement les efforts sur la seule bataille de l’emploi », explique un conseiller de François Hollande. Et c’est le chef de l’État qui, face aux unes des journaux et à la fronde de la majorité, a cette fois décroché son téléphone, mardi matin, pour rassurer Dominique Bertinotti, avant de la recevoir longuement samedi à l’Élysée.

Depuis, à Matignon et à l’Élysée, le ton n’est plus le même. Les proches de François Hollande rappellent que le président de la République n’a aucune appétence pour les questions de société, qu’il n’a jamais voulu de la PMA et que, de toute façon, ce n’est pas sur ces sujets qu’il assurera la réélection qu’il vise en 2017.

« Le président de la République est là pour rassembler et il ne veut pas de faux débats qui viennent crisper une société qui l’est déjà. Surtout pas au moment où on demande un nouveau grand compromis social. Il est difficile de faire des réformes sociétales en France », explique un proche du chef de l’État. Il rappelle aussi que François Hollande a en ligne de mire un autre texte, sur lequel il s’était impliqué dans sa campagne et qui figure parmi les 60 engagements : celui sur la fin de vie.

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