Histoires de France.

Le carnet de Christine Clerc.

Mercredi 18 avril 2012, par Christine Clerc // La France

On l’imaginait laid : un être capable de tuer à bout portant une petite fille n’est-il pas, forcément, un monstre ? Surprise : sur ses photos de profil, le djihadiste Mohamed Merah ressemble aux adolescents de la cour d’Akhenaton tels que les figurent les bas-reliefs égyptiens. S’il avait été élevé autrement, serait-il devenu esthète, sentimental ou farouchement républicain ? Mais son destin a basculé quand il a commencé à se sentir méprisé. C’est là, vers 11,12 ans, qu’on peut transformer des adolescents en machines à torturer comme chez les Khmers rouges, en tueurs comme chez les djihadistes. Il suffit de leur raconter une histoire d’esclavage ou d’humiliation de leurs ancêtres et de leurs frères inconnus à travers le monde.

Je me souviens d’un long entretien avec le leader nationaliste corse Jean-Guy Talamoni. Il me raconta comment, à l’âge de 13 ans, un discours du tribun Edmond Simeoni (auteur, en 1975, de la première action armée spectaculaire des autonomistes- deux gendarmes tués) lui avait révélé que la démocratie corse, célébrée par Jean-Jacques Rousseau, avait été « écrasée dans le sang » par l’État français : « 20 000 soldats vomis sur nos côtes »... A dater de là, la France n’était plus sa patrie. Et les Français "du continent" étaient des étrangers, sinon des ennemis. L’étape suivante celle que l’on franchit dans les camps d’entraînement du Pakistan, mais aussi chez nous, à l’école de certains imams qui prêchent la haine de l’Occident mène à considérer des êtres humains comme des choses. Cela passe toujours par un récit. Quel récit faisons-nous aujourd’hui aux collégiens ? Quel récit national dont ils puissent tirer, non de l’orgueil fanfaron ou du ressentiment, mais de l’estime des autres et de soi ?

Au déjeuner du prix du Livre incorrect. Outre le Fanatisme de l’Apocalypse (Grasset), brillant pamphlet de Pascal Bruckner contre ces écolos qui veulent punir les hommes, le jury a couronné Une révolution sous nos yeux (Éditions du Toucan) de Christopher Caldwell. Le journaliste américain, note la démographe Michèle Tribalat dans sa préface, « nous dévoile les contorsions que nous développons pour nous cacher les problèmes ». Il s’agit de l’islam : « L’Europe vieillissante pourra-t-elle rester elle-même après le bouleversement démographique provoqué par une immigration porteuse d’islam ? » La réponse est dans la question. Mais l’intérêt de l’ouvrage de Caldwell, c’est surtout le récit. Il commence en 1945, quand de Gaulle se plaint du manque de main-d’oeuvre, « principal obstacle à notre redressement »...

Dans l’Élysée désert, visite â Henri Guaino. On le dit marginalisé, ce conseiller bavard disciple de Philippe Séguin et grand admirateur de Malraux. Le discours qu’il a prononcé d’une voix caverneuse à Villepinte le 11 mars juste avant l’entrée en scène du candidat Sarkozy ne lui a-t-il pas valu les railleries du premier rang des ministres et dirigeants UMP ? Il balaie d’un geste : « ils peuvent rire tant qu’ils veulent.

Le peuple, lui, comprend. » Guaino ôte sa veste. II sait bien que Sarkozy aura toujours besoin de son talent de conteur pour faire de ses discours de belles histoires. Combien de fois des électeurs de droite, déçus ou hésitants, sont-ils venus lui dire : « J’ai voté Sarkozy en 2007grâce à votre magnifique discours du 14 janvier sur l’histoire de France » ! Il rit silencieusement. Vante-t-on le talent de Camille Pascal, nouvelle "plume" du président ? II se souvient qu’au discours de Domrémy, en hommage à Jeanne d’Arc, il a fallu que lui, Guaino, ajoute de la laïcité : afin de faire de la Pucelle une résistante, une héroïne républicaine pour tous les Français. Assure-t-on que son rival, Patrick Buisson le redoutable "conseiller de l’ombre" apparu en pleine lumière pour prédire, à la une du Monde, que François Hollande ferait moins de voix que Ségolène Royal, l’aurait supplanté ? Il soupire : mettre l’accent sur les sujets "régaliens" ne suffit pas.

On ne peut négliger longtemps l’économique et le social. Et l’on ne peut "aller au peuple" sans le connaître profondément. Lui le connaît : il en vient. Dans les meetings qu’il a tenus à travers toute la France depuis octobre pour tester le thème de la réconciliation de "la France du oui et la France du non" Guaino a découvert le bonheur d’être aimé : en parlant de son enfance de pauvre (il prononce "pôvre", avec une pointe d’accent d’Arles, sa ville natale), fils de femme de ménage et orphelin de père, comme Albert Camus dont il cite le Premier Homme. Chaque fois, cela déclenche les applaudissements. À la fin, les gens "du peuple" viennent lui parler, émus : ils se sont reconnus en lui. Il ne sait pas seulement raconter des histoires épiques. Il est l’incarnation de la méritocratie républicaine. Comment pourrait-on s’en passer ? 

29 mars 2012
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