Histoire de pirates, version belge.

Terrorisme.

Jeudi 14 novembre 2013 // L’Afrique

La Belgique a réussi une opération d’une audace inouïe : la capture de deux chefs pirates somaliens, à Bruxelles même. Ils venaient signer un contrat pour un film sur la piraterie...

Recherchés pour détournement, prise d’otages et participation à une organisation criminelle, Mohamed Abdi Hassan, alias Afweyne ("grande gueule", en somali), et son bras droit Mohamed M. Aden, surnommé Tiiceey, aimaient trop le cinéma. Ces deux pirates somaliens rêvaient peut-être d’approcher le monde fascinant des studios. Ce rêve ou plutôt leur naïveté et leur vanité les a piégés, au terme d’une très habile opération d’intoxication et de neutralisation. Conduite par les services belges pendant des mois entre la Somalie et Bruxelles, l’affaire est digne des meilleurs scénarios de cinéma. Elle fait penser à Argo, ce film retraçant l’exfiltration d’Iran de diplomates américains, en 1979, sous la couverture d’une fausse équipe de tournage venue de Hollywood.

Afweyne et Tiiceey étaient sous le coup d’un mandat d’arrêt international. Installés à Adado (Somalie), protégés par leur milice, particulièrement méfiants, ils étaient sûrs de n’être jamais extradés et poursuivaient leurs trafics dans une impunité quasi totale. La police judiciaire belge n’avait pourtant jamais lâché leur piste. Il fallait les faire sortir de Somalie. Audace inouïe, les Belges imaginèrent de les attirer en Belgique. Comment ? En leur faisant croire à une histoire digne d’un conte de fées.

Agissant sous couverture, des policiers belges nouèrent le contact avec Tiiceey, au nom d’une maison de production travaillant à la réalisation d’un docu-fiction sur la vie d’un chef pirate somalien. Un poste était proposé à Tiiceey : conseiller technique. L’approche dura des mois, ponctuée de promesses de contrats juteux faisant miroiter une notoriété internationale. En janvier 2013, les deux hommes annonçaient déjà leur abandon de la piraterie. Afweyne déclarait vouloir se lancer en politique.

Le parquet de Bruxelles a décidé de s’attaquer aux commanditaires des enlèvements.

Les agents belges se montrèrent très convaincants. Afweyne et Tiiceey se décidèrent finalement à quitter leur tanière pour passer au Kenya et prendre un vol Nairobi-Bruxelles, persuadés qu’ils venaient en Belgique pour signer leur contrat de travail. Les deux "stars" pensaient être attendues à l’aéroport par le producteur du film, première étape d’une carrière prometteuse. L’accueil fut des plus expéditifs. Cueillis par des agents, ils étaient aussitôt inculpés, le 15 octobre, par un juge d’instruction de Bruges et placés en détention provisoire. Afweyne et Tiiceey sont soupçonnés d’avoir organisé l’assaut, armé du cargo belge Pompéi, le 18 avril 2009, à 700 milles au large des côtes somaliennes. Le navire et son équipage avaient été relâchés après soixante-dix jours de tractations et le parachutage de 1,98 million d’euros au-dessus du secteur contrôlé par Afweyne.

Le parquet fédéral de Bruxelles applique une nouvelle stratégie. Il s’attaque non seulement aux preneurs d’otages, mais aussi à leurs commanditaires. Jusque-là, des pirates étaient arrêtés, mais les vrais responsables de la piraterie restaient à l’abri dans leur fief, sous la protection de leurs affidés. Les navires de guerre occidentaux engagés dans des opérations antipiraterie au large de la Somalie se heurtent à la même difficulté. Ils n’arrêtent souvent que de simples exécutants, pêcheurs miséreux reconvertis dans cette activité nettement plus lucrative que l’halieutique.

S’appuyant sur des informations réunies par des agents de la Sûreté de l’État et des renseignements militaires, sur le témoignage du commandant en second du Pompéi et les interrogatoires de deux pirates somaliens emprisonnés aux Seychelles, le parquet fédéral a établi qu’Afweyne et Tiiceey sont bien les organisateurs et les financiers de la capture du Pompéi. Homme clé d’une des deux branches principales de la piraterie somalienne, le réseau Hobyo-Harardheere, Afweyne est soupçonné d’être l’un des cerveaux du détournement de « dizaines de navires marchands de 2008 à 2013 ». Il serait à l’origine de la capture du pétrolier saoudien Sirius Star, en 2008. Ex-gouverneur de la région du Himan-et-Heeb, au centre de la Somalie, Tiiceey était son bras droit, l’homme de confiance qui avait promis à son patron la gloire au cinéma.

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