Histoire : Philippe Égalité et le Grand Orient.

Philippe ne fut qu’un traite, un menteur, plus grave, il devint Régicide.

Mardi 11 juin 2013 // L’Histoire

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Louis Philippe Joseph, arrière-petit-fils du Régent, est d’une nonchalance charmeuse, goûte les galanteries, le luxe, les courses, les jeux d’argent et les intrigues dictées ou fomentées par ses conseillers politiques. Mais le succès public ne lui donne que des bouffées d’ambition, dont le console la douceur autoritaire de ses maîtresses.

Riche à millions, par sa femme de la fortune des Penthièvre, et par son père des vastes domaines et pensions des Orléans, il a cru s’illustrer sur mer le 23 juillet 1778 dans l’affaire d’Ouessant, alors que, par sa faute, la flotte des agresseurs anglais échappe à la défaite. Discrédité ici, il se lance en voyages, courses hippiques, aventures scientifiques à retombées industrielles et, pour finir, vole en aérostat.

Premier prince du sang et second personnage du royaume, ses opérations immobilières lui valent le titre de roi de Paris, et son Palais Royal est un anti-Versaillès où fermente une fronde larvée à l’égard de Louis XVI. Dans l’affaire du collier, il joue contre l’« Autrichienne », et brave ouvertement le roi le 19 novembre 1787 à l’Assemblée des Notables. Il revient d’exil flanqué de Choderlos de Laclos, frère de loge, pour se ranger aux États généraux dans les rangs du Tiers État, tandis qu’à Paris ses agents poussent au saccage de l’entreprise Réveillon et inondent la ville de pamphlets et rumeurs. Il adhère au club des Jacobins dès sa création.

Une incroyable popularité l’entoure. Il est élu président de l’Assemblée nationale le 2 juillet, mais décline l’honneur. Le roi, indigné de son double jeu les 5 et 6 octobre, l’envoie le 14 en Angleterre négocier la fusion des Pays-Bas autrichiens et des Provinces unies ; avec Laclos, là-bas, il lui tarde de rentrer d’exil début juillet 1790.

Ses enfants sont incités à suivre son parcours : l’aîné, le duc de Chartres, se fera élire aux Jacobins et tentera de se présenter à la députation, mais la Convention n’est accessible qu’à partir de 25 ans... Lui-même, pour y être élu le 19 septembre 1792,, prend le nom de Philippe Egalité sous lequel, encourant le dégoût universel, il votera la mort du roi.

La suite, dont Pierre Moustier a pétri un admirable roman, tient en peu de mots. Le prétexte de son arrestation est fourni par le duc de Chartres qui, engagé dans l’armée du Nord, a suivi Dumouriez, déserteur en mars 1793. Son passage chez les Autrichiens motive l’incarcération de son père, d’abord à l’Abbaye à Paris, puis à Marseille. Ramené le 20 octobre 1793 pour être exécuté, il se comporte dignement sur l’échafaud.

Ce parcours médiocre a de quoi désarçonner l’historien. Rien d’outrancier chez ce prince, rien de monstrueux chez cet homme n’explique une trahison que tous ressentent finalement comme inhumaine. Le contenu anodin et le style quasi parlé du petit ouvrage d’Alain Queruel qui nous sert ici d’aide-mémoire n’est pas de nature à renouveler le sujet. Il affiche cependant une ambition dont on pourrait littéralement attendre des Lumières : afficher le rôle de Philippe d’Orléans en franc-maçonnerie dans les années qui précèdent et préparent la Révolution.

Il est vrai qu’il en fut le Grand maître à 24 ans. Avant lui, Louis de Bourbon-Condé, comte de Clermont, « prince du sang, abbé, militaire, libertin, amateur de lettres ou du moins académicien, de l’opposition au Parlement, dévot dans ses dernières années », (Sainte-Beuve), avait laissé pendant 28 ans (17431771) le Grand Orient passer, dit l’auteur, « d’une structure brillante à un ensemble morne et déliquescent » : son homme lige jusqu’en 1761, le maître à danser Lacorne, favorisait le trafic des hauts grades, l’appropriation des loges par des Vénérables inamovibles et la vénalité des charges, de sorte qu’il n’avait fait que couvrir de son nom des réunions que l’Église et l’État auraient bien voulu interdire. Suspendues quatre ans avant sa mort, ces rituels reprendront après la vigoureuse reprise en main de l’obédience par le duc de Montmorency-Luxembourg.

Mais l’attribution de la Grande Maîtrise du duc de Chartres reste énigmatique. Est-ce pour que sa qualité de prince du sang protège l’institution ? Tout ce que l’on sait, c’est que Louis-Philippe-Joseph fit une tournée dans les loges du Midi avec son épouse en 1776, et accueillit chez lui Voltaire devenu franc-maçon, à moins que - le philosophe ayant reçu comme apprenti le tablier de maître d’Helvétius - la Grande Loge soit devenue voltairienne.

Quant au poids politique des loges sur les événements ou sur la carrière du prince dans la Révolution, il ne fait pas de doute qu’une majorité de frères, convertis à l’exemple anglais, auraient volontiers, escomptant la chute de Louis XVI, soutenu l’ascension d’Orléans vers le trône. Mais, pris de court par la radicalisation du mouvement, leurs affiliés nobles et notables émigrèrent, Montmorency-Luxembourg dès le 14 juillet et Orléans lui-même sonna courageusement la retraite dans une lettre adressée au citoyen Milcent, disant qu’il s’était « attaché à la franche maçonnerie qui offrait une sorte d’image de l’Égalité »... mais qu’il avait « depuis quitté le fantôme pour la réalité » et ne voulait plus se « mêler en rien du Grand Orient ni des assemblées de francs-maçons » vu qu’« il ne doit y avoir aucun mystère, ni aucune assemblée secrète dans une République, surtout au commencement de son établissement.

On peut regretter qu’il n’ait pas mesuré plus tôt ce qu’a d’ambigu l’adhésion d’un prince à ce genre de factions, quand il est censé servir la res-publica, y compris et surtout sous la monarchie. Mais sa lettre lui valut le blâme des frères les plus fervents qui s’assemblèrent pour briser son épée flamboyante ; puis se mirent en sommeil - en attendant que Républiques et Empires rendent hommage à leur égalitarisme fraternel.

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