Georges Valls et la réconciliation.

Samedi 7 avril 2012, par Gérard Leclerc // Le Monde

Drapeau de FranceLa venue de Benoît XVI à Cuba ne se déroule pas dans les mêmes conditions que la visite mémorable de Jean-Paul II en 1998.

Les circonstances ont changé. Le pape polonais, hôte de Fidel Castro, dans une île où le radicalisme communiste avait été poussé au maximum, c’était un événement en soi. Dans la tête du Lider maximo, il devait y avoir un calcul politique. Accueillir celui qui avait présidé au grand ébranlement de l’Empire soviétique, c’était un geste susceptible de sortir Cuba de son isolement diplomatique et desserrer l’étau imposé à la population, notamment en matière de liberté religieuse. Le pape, en lien avec l’épiscopat local, avait senti que l’Église avait un rôle à jouer au service de la pacification, pour permettre au pays de sortir du système coercitif où il vivait depuis quarante ans, en évitant les drames possibles des affrontements et d’un bain de sang.

C’est ce que m’avait expliqué à l’époque l’écrivain et poète Georges Valls, admirable figure de la résistance à l’oppression, qui avait été enfermé pendant plus de vingt ans dans les prisons du régime. Cet opposant à Fidel Castro avait d’abord été un adversaire de la dictature de Batista et il s’était dressé de toutes ses forces contre la marche au totalitarisme qui avait suivi la victoire de Fidel. Exilé après sa libération à Miami, au milieu de la nombreuse communauté cubaine qui avait fui la dictature, il était très au courant de ce qui se passait dans son pays. En 1998, c’était bien l’Église qui apparaissait comme la puissance arbitrale, seule capable de devenir l’interlocutrice du régime pour négocier d’éventuelles ouvertures. Georges Valls était dans une logique de dialogue et de pardon, alors qu’avec tout ce qu’il avait subi, il aurait pu désirer la chute du régime et le châtiment des responsables de tant d’exactions. Mais n’était-il pas l’auteur de cette formule admirable : « Si nous ne sommes pas capables d’aimer nos ennemis, nous ne reverrons pas le visage de nos amis. »

Benoît XVI arrive à Cuba dans un autre contexte. L’Église est bel et bien devenue médiatrice par rapport au pouvoir. Ce n’est pas forcément une situation commode. Certains la voudraient plus offensive. Mais le Pape la confortera dans sa mission pacificatrice, tout en l’encourageant à devenir plus missionnaire face aux défis spirituels qui sont les siens.

On ne peut souhaiter qu’une chose, c’est que la visite papale soit un facteur de retrouvaille d’une liberté légitime pour ce peuple adorable que je connais assez comme sa musique afro-hispanique non moins adorable. Mais de grâce, pourvu que, si le régime se transforme "démocratiquement", que cette transformation, donc, n’ait pas pour résultat que ce pays admirable, à la géographie privilégiée, à l’immobilier quasi vierge depuis plus de 50 ans, au tourisme, au moins en théorie, non complètement livré au tout marché, ne bascule dans une autre cage créée, celle-là, par les investisseurs, venant mojoritairement du "Nord" voisin... qui trépigent d’impatience depuis des décennies, où tout le pays risque de se retrouver réduit à être vendu et acheté par les tenants du capitalisme contemporain qui est un capitalisme entièrement opposé au christianisme par sa sauvagerie et ses prédations létales. Ces "investisseurs" n’attendent qu’une chose : que le verrou cubain saute enfin pour s’y ruer et vampiriser les richesses, écraser d’une autre façon la culture, etc. Ce serait terrible que le voyage du Pape induise, même indirectement, le triomphe du capitalisme qu’on connaît trop bien (voyez les pays du Sud de l"Europe" à quoi ils sont réduits).

Je le répète, si le capitalisme ne peut être réformé en profondeur, Cuba et sa société en seront les prochaines victimes une fois de plus.

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