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Georges Pompidou incarnait une France forte et heureuse.

Par Yves de Kerdrel et François d’Orcival

Jeudi 24 avril 2014 // L’Histoire


Georges Pompidou incarnait une France forte et heureuse.

Georges Pompidou était doué pour le bonheur. C’est pour cela qu’il a réussi à rendre la France heureuse. Édouard Balladur fut son plus proche collaborateur, de Matignon à l’Élysée.

Le 2 avril 1974, Georges Pompidou s’éteignait après des mois de souffrance. Sa mort, celle d’un président de la République en exercice, a bouleversé les Français. Elle a aussi marqué la fin d’une période de prospérité exceptionnelle pour notre pays. Qui mieux qu’Édouard Balladur, ancien conseiller de Georges Pompidou à Matignon, puis à l’Élysée où il deviendrait secrétaire général de la présidence, pouvait revenir sur l’action réformatrice de cet homme d’État ? Auteur d’un livre sur les derniers mois de Georges Pompidou, la Tragédie du pouvoir (Fayard), l’ancien premier ministre rappelle ici les aspects les plus marquants de sa personnalité.

Quelle trace l’ancien président a-t-il laissée dans l’Histoire ?

Parler aujourd’hui de Georges Pompidou, c’est parler d’une France qui était heureuse. Heureuse mais pas insouciante, car les problèmes ne manquaient pas. Georges Pompidou qui avait été élu président avec une très large majorité (58 %) incarnait cette France-là. Mais si ses mérites d’homme d’État sont toujours célébrés, c’est parce qu’il a réussi cette synthèse que les Français attendent de leurs dirigeants : quelqu’un qui leur ressemble mais qui en même temps ait beaucoup de prestige. En France, peu nombreux sont ceux qui ont réussi cette synthèse entre l’authenticité, la vision et l’autorité. Georges Pompidou en est le meilleur exemple.

Proche de lui quand il était à Matignon, puis à l’Élysée, vous avez pu apprécier son action réformatrice. Par quoi se marquait-elle ?

Georges Pompidou n’était pas un homme de système. Il savait utiliser les leviers de l’État quand il l’estimait utile ; sans cela, ni le TGV, ni le Concorde, ni le programme nucléaire français n’auraient existé. Il ne se laissait pas impressionner par le "qu’en-dira-t-on". S’il estimait qu’il fallait donner un avantage fiscal aux entreprises, il le décidait. Mais quand il fallait contrarier certains dirigeants d’entreprise, pour de bonnes raisons, il le faisait aussi. La mensualisation des salaires qu’il a imposée - réforme fondamentale dont on ne parle pourtant guère - est là pour en témoigner.

C’était un esprit très moderne pour son époque. Il était attaché au développement du droit de propriété. Je me souviens que lorsqu’il institué l’actionnariat salarié chez Renault, j’ai reçu un appel furieux de Pierre Dreyfus (le président du constructeur qui était pourtant un homme de gauche...) disant que cela allait mettre le désordre dans l’entreprise... C’est cette même volonté d’aller de l’avant, sans se préoccuper des commentaires, qui l’a conduit à favoriser les concentrations d’entreprises pour créer des champions nationaux. Grâce à cela, la France compte encore plus de grandes entreprises que l’Allemagne dans le classement mondial des 100 plus grands groupes industriels.

Georges Pompidou portait donc un projet ambitieux pour la France...

Ambitieux, oui, et aussi anticonformiste. Tout le contraire d’un conservateur, malgré l’image qu’on a voulu donner de lui. À l’époque, 100000 paysans quittaient la terre chaque année et trouvaient de l’emploi, sans qu’il en résulte le moindre tumulte. Songez que Pompidou affirmait qu’il ne fallait pas dépasser 400 000 chômeurs si l’on voulait éviter des drames. Sous sa présidence, la production industrielle, en valeur, a augmenté de 40%. On parlait même de la France comme du "Japon de l’Europe", le Japon étant à l’époque le champion de la croissance.

S’il avait une pensée en avance sur son temps, il était parfois provocateur au point d’être incompris ; je pense notamment aux questions artistiques. Mais il savait faire la synthèse entre la tradition et le changement. Il estimait qu’il fallait s’adapter au développement de l’automobile, mais en même temps, il a créé le ministère de l’Environnement et fait envoyer des circulaires pour qu’on cesse de couper les arbres le long des routes.

Grand réformateur, était-il également un libéral ?

À l’époque, on ne se posait pas la question car on n’avait pas encore constaté les excès de la politique étatiste et redistributrice née de la crise de 1974. C’est alors que les idées libérales, mises en valeur par des penseurs anglo-saxons et autrichiens, sont devenues à la mode. Mais il a toujours été profondément attaché à la responsabilité individuelle, et à l’idée que le progrès social ne pouvait découler que du progrès économique.

Quand Georges Pompidou prenait ses décisions, quelles perspectives avait-il entête ?

Il souhaitait que chaque Français soit le plus possible maître de son destin. Comme beaucoup d’hommes de sa génération, il avait été très marqué par la guerre et la défaite de 1940. Et c’est pour cela qu’il désirait une France plus forte.

Il voulait aussi que notre pays soit un contrepoids face à l’Allemagne. Il a pris des décisions qui, à l’époque, ont surpris, mais qui étaient prémonitoires. Par exemple, il a proposé, fin 1973 à La Haye, la mise en place du Conseil européen, ce qui était le meilleur moyen de préserver la place des nations dans la construction européenne. C’est encore lui qui a fait décider en 1972, à la conférence de Paris, que l’Europe se dirige vers une union monétaire à l’horizon de 1980. Il n’hésitait pas à heurter dès lors qu’il estimait que cela allait dans la bonne direction.

Son parcours atypique lui a-t-il permis de développer un tropisme particulier pour l’industrie ?

Ce qui est frappant chez lui, c’est sa capacité d’adaptation. Il a changé de métier à plusieurs reprises et chaque fois, il y a excellé. À 28 ans, il a été le plus jeune professeur agrégé de lettres nommé à Paris. Devenu maître des requêtes au Conseil d’État où il a appris le droit public, il a été nommé secrétaire général de l’association de ses membres. Plus tard, entré à la banque Rothschild, il en est devenu le directeur. Les affaires de l’État, il les a apprises auprès du général de Gaulle quand celui-ci dirigeait le gouvernement, puis au RPF où Pompidou présidait le comité des experts chargé de préparer l’avenir. En 1958, il a, durant six mois, dirigé le cabinet du Général à Matignon et joué auprès de lui le rôle d’un véritable vice-président du Conseil, coordonnant notamment toutes les ordonnances réformatrices prises durant cette période. Ses expériences diverses lui ont permis de très bien connaître les problèmes qui se posaient à l’économie de notre pays et à ses entreprises.

Comment fonctionnait le couple président-premier ministre ?

Georges Pompidou a été pendant six ans un premier ministre très puissant, car de Gaulle avait en lui une confiance totale et n’avait pas de son propre rôle de président une conception qui le poussait à intervenir en tout. Pompidou disposait donc d’une très grande marge de manoeuvre. Devenu lui-même président durant cinq ans, il a, en raison de son envergure intellectuelle, de sa compétence et de son autorité institutionnelle, joué un rôle exceptionnel.

Georges Pompidou était pourtant obsédé par l’idée de passer du septennat au quinquennat...

Obsédé, peut-être pas. C’est un sujet dont j’ai souvent parlé avec lui. Il estimait que le septennat, donnant le pouvoir pour une durée longue, devait nécessairement comporter dans l’intervalle une sorte de validation, soit par une élection législative, soit par un référendum permettant au président de se faire confirmer la confiance populaire au risque de se la voir refuser. Le quinquennat était donc supposé libérer le président de cette contrainte.

Durant les trois derniers mois de sa présidence, bien que malade, il resta pourtant un hyperprésident...

S’il endurait une maladie douloureuse, cependant, personne ne décidait sans lui ni à sa place. Il continuait à diriger le pays, et durant ces trois mois, la France n’a pas tourné au ralenti. La preuve en est le décrochage du franc du Serpent monétaire européen qui a permis une gestion plus libre des taux d’intérêt ; la résistance aux pressions des Américains lors de la conférence de Washington sur l’énergie ; la décision de construire 58 réacteurs nucléaires ; l’adoption d’un plan économique intérimaire pour maintenir la croissance malgré l’envolée du prix du pétrole.

N’y a-t-il pas finalement un paradoxe entre "la tragédie du pouvoir" dont vous parlez et ce président, qui voulait une France heureuse ?

C’est vrai : il n’a pas fini ses jours de façon heureuse, mais sous sa présidence, la France, elle, l’a été. Georges Pompidou aimait le bonheur, l’amitié, les plaisirs de la vie et de l’esprit, l’art. Il était doué pour le bonheur. Et c’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles il a réussi à rendre la France heureuse.

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