« Gaudin, les secrets de sa dernière bataille ».

Jeudi 6 mars 2014 // La France

À 74 ans, dont 50 de combats politiques, le sénateur-maire de Marseille est en piste pour un quatrième mandat. Il se confie à "Valeurs actuelles" : son parcours, sa campagne, ses adversaires... 

Il concède, en riant, « quelques kilos de trop », délaissant les brioches posées ce matin sur son bureau. La veille, recevant des supporters de l’Olympique de Marseille un maillot floqué à son nom, il s’exclamait : « J’espère qu’il est XXL et même plus ! » À 74 ans, dont 50 de combats politiques, le temps a laissé des traces. Son dos douloureux lui interdit désormais les longues balades au bord des calanques, comme la montée des marches du grand escalier de la mairie. Lors de la présentation à la presse de ses têtes de liste, il peste contre ces « chaises bistrot » trop hautes et inconfortables. Lui, l’ancien prof d’histoire-géo qui connaissait par coeur les noms et dates de tous les maires de la ville, reconnaît « commencer à oublier certaines dates ». « Je me suis un peu interrogé quant à mon âge », confie-t-il, au moment de postuler à son quatrième mandat de maire.

Mais à ceux qui lui reprochent, jusque dans son propre camp, la « campagne de trop », Jean-Claude Gaudin réplique : « Si j’étais malade, je n’irais pas. » Et puis : « Je ne me crois pas encore appelé à la maison du Père, même si certains de mes amis y pensent. Moi, je ne me fais pas tirer la peau et je ne me teins pas les cheveux couleur violette impériale. Je m’assume. » Surtout, le candidat UMP en est convaincu : « Je suis le seul à pouvoir empêcher une victoire de la gauche. » Il déroule le fil de sa candidature, à laquelle, assure-t-il, il était prêt à renoncer : « Il y a eu trois fois un ticket Gaudin-Muselier, cette fois j’étais vraiment disposé à l’inverser. Si Muselier avait été réélu député, je me serais effacé. Mais il a perdu son siège en 2012. Puis il a annoncé : « Je quitte la vie politique et je retourne à ma blouse blanche." » À Paris, on s’impatiente. Après avoir déjà rêvé d’une candidature en 2008, le député UMP Guy Teissier, maire du 5e secteur (IXe et Xe arrondissements), est à nouveau dans les starting-blocks. Le temps presse. « Copé, poursuit Gaudin, a alors décidé de commander un sondage sur le meilleur candidat de droite, qui me plaçait largement devant. » Muselier est deuxième, Teissier troisième. Les dés sont jetés ; le vieux lion est investi pour la sixième fois.

Impossible, cependant, démontre encore ce sondage, d’espérer l’emporter face à la gauche (qui n’avait échoué que de deux sièges en 2008) sans une droite rassemblée. « Je suis consensuel plutôt que gentil », dit de lui-même Gaudin. Ça tombe bien. Pas une mince affaire, en effet, que de réanimer, en coulisses, ses deux opposants internes. Furieux contre Gaudin, qu’il accuse de l’avoir trompé en lui promettant sa succession dès le soir de leur victoire, en 1995, puis de l’avoir fait battre, en 2008, lors de sa candidature à la tête de la communauté urbaine (où la droite était majoritaire), Muselier ne rate pas une occasion de lui cogner dessus : « Avec lui, dit-il, il n’y a pas de sang sur les murs : il vous étouffe. C’est un édredon, ou un buvard. J’en suis la meilleure preuve. » Teissier, de son côté, le reconnaît aujourd’hui : travaillant depuis deux ans sur la constitution de ses propres listes, il a bel et bien « envisagé de [se] présenter en dissident ».

En échange de son ralliement, et de son aide, Gaudin finit par obtenir au premier un retour par la grande porte : la tête de liste aux européennes de mai prochain dans la région Sud-Est. « J’ai lu dans la presse que Sarkozy avait pesé de tout son poids, alors qu’il n’était même pas au courant ! », assure-t-il. Pas une fois, depuis, où il ne donne du « Renaud » par-ci, du « avec Muselier »par-là. Le second, lui, se voit promettre (comme Muselier six ans plus tôt) la tête de la communauté urbaine, en cas de victoire de la droite à Marseille. « J’ai beaucoup réfléchi pendant l’été, raconte Teissier, puis j’ai vu Jean-Claude à plusieurs reprises, il m’a demandé de rester à ses côtés. Si je n’étais pas là, on serait battu. Je ne veux pas faire perdre mon camp. » Gaudin, de plus, a intégré dans son programme plusieurs propositions de celui que, là encore, il appelle désormais son « ami Guy ». De même, l’union avec l’UDI de Borloo a-t-elle été reconduite. Malin, Gaudin a offert aux centristes, qui ont accepté, la tête de liste dans le 8e secteur (XVe et XVIe arrondissements), celui des fameux quartiers nord, où une victoire tiendrait du miracle...

Autre cactus en passe d’être surmonté pour celui qui a été élu pour la première fois au conseil municipal de Marseille en 1965 : renouveler et rajeunir ses listes. Objectif : un tiers des élus sortants "sortis". Là encore, il faut à Gaudin user de son art consommé de la gestion de la "pâte humaine" : « Dire à des amis qui sont adjoints au maire, certains depuis dix-huit ans, et sans jamais démériter, qu’ils ne seront plus sur les listes, c’est dur. Alors c’est moi qui règle le problème », confie-t-il. Un seul, Robert Assante, maire sortant du 6e secteur, a, pour l’heure, annoncé sa candidature en dissident : « Gaudin est l’incarnation parfaite du Sénat, dit-il. Sur la moquette de 10 centimètres d’épaisseur, on n’entend pas le corps tomber. » Les autres ont accepté sans broncher, ou presque, le verdict : « Certains l’ont déjà appris, sans que cela soit rendu public, et ils participent à la campagne », assure Bruno Gilles, le sénateur-maire UMP du 3e secteur (IVe et Ve arrondissements).

Outre celui-ci, la majorité "gaudiniste" dispose de trois autres secteurs sur les huit que compte la ville deux fois plus étendue que Paris : le 4e (VIe et VIIIe arrondissements, où se présente Gaudin), le 5e (IXe et Xe) et le 6e (Xle et XIIe). La gauche dirige les quatre autres. Les sondages, aujourd’hui, prédisent un nouveau statu quo. Comme en 2008 (où la droite ne l’avait emporté que de 5 000 voix sur 400 000), c’est le nombre de conseillers municipaux (variable selon la taille des secteurs) qui pourrait faire pencher la balance. Selon Gaudin, « l’élection dépend de toute la ville, de l’élan qui sera donné : si on a le courant, on l’emporte dans nos secteurs et on fait beaucoup d’élus dans les autres. »

Le bilan de ses dix-neuf années de mandat va peser. S’il devait retenir ce qui le rend « le plus fier », c’est, dit-il, « d’avoir fait baisser le chômage de quasiment la moitié : 21,6 % en 1995, 12% aujourd’hui ». Ses amis citent pêle-mêle, ensuite, la réduction de la dette, les deux zones franches, le tramway, la prolongation du métro, les 13 chantiers de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (dont 12 dans les quartiers nord), les 6 000 logements construits par an, contre 1500 lors de son arrivée, le million de croisiéristes annuels contre 80 000 en 1995... Résumés sous son slogan de campagne "Marseille en avant", les projets seront, eux aussi, valorisés : 1000 places supplémentaires de crèche, de nouveaux parcs et jardins, une technopole de la mer et de l’eau ou même, à terme, un casino, un aquarium géant et un... téléphérique. Première préoccupation des Marseillais, la sécurité, surtout, sera omni-présente, afin de contenir la percée attendue du FN :100 nouveaux policiers municipaux, 3 000 caméras de vidéo surveillance, une brigade équestre sur les plages...

À l’exception de Rachida Dati, qui devrait, dit-on, faire un déplacement de soutien à Dominique Tian dans le 1e’ secteur (1er et VII° arrondissements), aucun ténor de l’UMP n’a été convié. On cherche en vain les logos du parti sur les affiches. C’est à peine, de même, si Gaudin prend le temps de s’attaquer à l’action de Hollande, excepté, toujours, pour en revenir à des considérations locales : les « 10000 nouveaux Marseillais assujettis à l’impôt », conséquence de la hausse des prélèvements, les changements de rythme scolaire qui pourraient coûter jusqu’à « 10 millions d’euros » à la Ville ou encore la rencontre, qui se voulait secrète, entre le chef de l’État et Pape Diouf, l’ancien président de l’OM, qui veut présenter des listes "divers gauche".

Il faut qu’on lui parle de son adversaire PS, Patrick Mennucci, le vainqueur de la primaire socialiste, pour le voir enfin se départir de son éternel sourire. Contrairement aux deux autres poids lourds du PS local Jean-Noël Guérini, le président du conseil général, et Eugène Caselli, celui de la communauté urbaine , avec lesquels il entretient des « relations courtoises », et parfois complices (Guérini est soupçonné par le PS de faire le jeu de Gaudin), le candidat UMP n’a jamais pu "sentir" son adversaire dans tous les sens du terme. « Gaudin a un talent fou pour parvenir à hypnotiser et modeler son opposition, or Mennucci est le seul avec lequel il n’y soit pas parvenu », raconte Guy Teissier. Dans le petit bureau de sa permanence de la rue de la République, non loin du Vieux-Port, Gaudin n’a pas de mots assez durs contre « ce type » qui lui a déclaré une guerre sans merci : « Quand j’entends Mennucci, qui a été le salarié sous toutes ses formes de Guérini, parler de clientélisme, les bras m’en tombent ! tonne-t-il. Il est le symbole le plus archaïque de la vie politique locale, avec toutes ses formes de clientélisme. »

Au-delà du programme du candidat PS, « qui entraînerait un retour en arrière de Marseille », c’est l’homme qui ne "revient pas" à Gaudin. Et réciproquement. Hors l’accent et l’embonpoint, tout les oppose. Pas le même monde. Pas les mêmes méthodes. Jamais, ou presque, d’opposition frontale ou de haussement de ton chez l’UMP ; un style "rentre-dedans" et des colères homériques chez le socialiste. « Mennucci dit qu’il est un candidat d’autorité, mais il ne faut pas confondre être brutal, taper sur la table, être à la limite de la misogynie, pour ne pas dire plus, et avoir de l’autorité, vraiment, comme Jean-Claude Gaudin », les compare la porte-parole de la campagne Valérie Boyer pourtant pas une proche du candidat.

Que de différences avec Gaston Defferre, féroce mais matois et madré, trente-trois ans aux commandes de la ville, le "meilleur ennemi" d’autrefois, à qui, avec les années, Gaudin commence à ressembler sur certaines photos ! Defferre qui, en 1986, l’année de sa mort, le convia dans son bureau pour lui dire : « Gaudin, j’ai de l’admiration pour vous, car vous vous êtes fait tout seul. Un jour vous serez dans ce bureau. La droite a bien de la chance de vous avoir. » « Pour mon malheur, la gauche vous a encore », lui avait-il répondu. « C’était une génération de combat », dit-il aujourd’hui. De celle-ci, à Marseille comme ailleurs, ne subsistent plus que quelques "survivants", dont lui-même. Raison pour laquelle aussi, sans doute, il ne pouvait refuser cette dernière bataille.

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