Front national : Jusqu’ici tout va bien.

Jeudi 23 octobre 2014 // La France

À la tête du premier parti de France depuis le 25 mai dernier, Marine Le Pen poursuit sa stratégie de conquête du pouvoir. Organiser la mutation du Front national, asseoir sa crédibilité, renforcer sa légitimité : tels sont les chantiers de la présidente du FN à l’aube d’une année cruciale.

Gilles Bouleau lui souri. En accueillant son invitée politique, le présentateur de cette grand-messe télévisée qu’est le journal de 20 heures de TFI ne s’est pas crispé. Marine le Pen qui avait recouvert son chemisier blanc d’une sobre veste noire, lui a rendu son sourire. D’emblée, l’intervieweur a rappelé que le petit village de Brachay, en Haute-Marne, où elle venait de prononcer l’ont fait avant lui. Marine Le Pen, car le discours de sa rentrée politique, le discours de sa rentrée politique lui avait accordé 72% des voix lors de la dernière élection présidentielle. Ils ont évoqué la dissolution, que la présidente du FN appelle de ses vœux. Elle s’est figée lorsqu’il a prononcé les mots « premier ministre » en parlant d’elle. Elle a répondu qu’a on ne peut pas refuser d’exercer le pouvoir », ajoutant que le refus d’une cohabitation, d’une « couardise terrible », était « impensable ». Un uppercut distribué à l’UMP et quelques lazzis lâchés sur Christiane Taubira et Najat Vallaud-Ben-Belkacem plus tard, elle était installée dans son rôle. Immigration, insécurité, école, économie les thèmes phare du FN ont été déroulés, et elle n’a pu réprimer un rictus quand son intervieweur a évoqué le discours de Manuel Valls devant les patrons du Medef.

Elle a fustigé cette classe politique baignant dans « un océan de médiocrité » et appuyé son message : « Notre responsabilité est d’être prêts au moment où les Français nous appelleront au pouvoir. » Marine Le Pen n’a rien dit de nouveau, mais ce soir tout a changé. Comme Manuel Valls une semaine plus tôt, comme tous les ténors de la classe politique, comme parfois le président de la République, elle a eu "son" 20 heures de rentrée. L’heure de la respectabilité ?

Marine Le Pen tient à ce que les choses soient claires : elle veut gouverner. Dans le Figaro, elle a raillé cette droite « purement électoraliste » qui refuserait, en cas de dissolution suivie d’une cohabitation, d’exercer le pouvoir. « Je peux vous dire une chose très clairement : nous, si nous obtenons une majorité, nous assumerons les responsabilités que nous auront confiées les Français », a-t-elle embrayé. Dans le secret du bureau politique, la présidente a même précisé ses positions, assurant qu’en cas d’accession au gouvernement, elle forcerait François Hollande à « se soumettre ou se démettre ». La direction du FN amis en alerte ses fédérations, les enjoignant à prévoir les candidats que présenterait le parti en cas de législatives anticipées. « Marine [envisage] très sérieusement cette hypothèse », confirme un cadre. « Premier parti de France, ça impose de penser le pouvoir différemment, de cesser de se concevoir simplement en opposants, renchérit Marion Maréchal-Le Pen. On a la légitimité, mais pas encore la crédibilité. C’est l’enjeu de cette année. On ne cherche pas à se faire accepter des politiques et des médias, ce ne sera jamais le cas, mais nous voulons que nos électeurs nous voient comme un parti de gouvernement. » Qu’on se le dise : le FN veut tourner la page de la contestation, des postures et des effets de manches pour se poser en alternative à la politique menée par « l’UMPS » qu’il fustige allègrement.

« Après trois mois de digestion, la priorité est aujourd’hui d’étoffer le parti pour l’adapter à la nouvelle donne », décrypte Nicolas Bay, secrétaire général adjoint du FN et nouveau député européen. La structure d’aide aux élus va ainsi être étoffée pour assister les 1600 conseillers municipaux élus en mars dernier. Premier parti de France : le FN répète à l’envi ce titre de noblesse tout en sachant que ni les moyens ni la structure ne peuvent rivaliser avec les ennemis du l’UMP ou du PS. « Notre paradoxe, c’est que nous sommes un parti à la fois très fort et très faible, admet Marion Maréchal-Le Pen. Très fort électoralement, et très faible sur le plan structurel. » Les petites mains du siège de Nanterre s’affairent pour organiser une machine de guerre électorale des "collectifs", parfois appelés "cercles", font le lien entre la direction du parti et les différentes catégories de la population : après Racine, qui s’adresse aux enseignants, Marianne, le rassemblement d’étudiants frontistes, Cardinal, le cercle des chefs d’entreprise, Marine Le Pen annoncera, lors de l’université d’été du Front national de la jeunesse à Fréjus, le collectif Audace, qui rassemble des jeunes actifs âgés de 25 à 35 ans. Suivra un collectif sur l’environnement, pour ne pas « abandonner le monopole de l’écologie aux Verts », selon un cadre. Du congrès, prévu les 29 (le jour du congrès de l’UMP !) et 30 novembre prochains, sortira une nouvelle équipe dirigeante. Preuve que la dynamique est là, les adhésions montent en flèche, surtout aux lendemains de succès électoraux ou d’émissions de Marine Le Pen, et 50 % d’entre elles proviennent de nouveaux militants, plus jeunes, plus féminins que les traditionnels bataillons de briscards frontistes.

Même si le FN, comme les autres partis, nage dans l’incertitude au sujet du report de la date des élections régionales, l’horizon s’éclaircit aussi sur le plan électoral. Certains se prennent à rêver à demi-mot de l’élection d’un sénateur en septembre, qui serait une première dans l’histoire. S’ils partent avec une bonne longueur de retard, David Rachline, le nouveau maire de Fréjus, qui peut compter sur 200 voix de grands électeurs FN (il lui en faut 400 pour être élu), et le Marseillais Stéphane Ravier peuvent rêver d’un exploit. Malgré la difficulté à trouver les 8000 candidats (4000 titulaires et 4000 suppléants) pour le mois de juin 2015, la direction du parti mise aussi sur un bon score lors des élections territoriales : « Il faut se souvenir que les régionales de 2010 ont été l’occasion de réémerger pour le FN, insiste Nicolas Bay, spécialiste de la carte électorale. Avec le redécoupage et les nouveaux cantons, où personne ne sera vraiment implanté et où le vote national sera favorisé, on peut même rêver d’un cru exceptionnel. » Voilà pour les bonnes nouvelles.

À tout seigneur, tout honneur : la progression du Front national ne lui épargne pas les habituelles difficultés des grands partis. « Le temps du caporalisme où une seule tête dépasse et où tout le monde se range à l’avis du chef est en passe d’être dépassé », raconte un habitué des arcanes du FN. Les deux lignes économiques (pro-entreprise et étatiste) continuent à s’affronter de manière feutrée, tandis que Marine Le Pen s’échine à assurer la cohérence du discours frontiste. De même, le terrain stratégique est l’objet d’une dispute entre ceux qui préfèrent affronter l’UMP au second tour d’une élection présidentielle et ceux qui veulent occuper le créneau délaissé par la droite pour battre Hollande, quand Marine Le Pen continue d’assurer qu’elle pourrait l’emporter dans les deux cas.

"Quand un parti devient un parti de gouvernement, il est normal que des différences et des courants s’expriment." Cet été a également vu le FN se fracturer autour d’une divergence idéologique. Le 11 août dernier, le géopoliticien Aymeric Chauprade, nouveau député européen et conseiller de Marine Le Pen sur les questions internationales, lâche un pavé dans la mare. Sur son blog, il dessine, dans un texte intitulé « La France face à la question islamique : les choix crédibles pour un avenir français », une nouvelle doctrine pour le parti. D’inspiration schmittienne, il suggère de rompre avec une « obsession pro-palestinienne, antisioniste ou antisémite, les deux sont souvent liées », et défend l’idée d’un FN « rempart pour les juifs de France » qui affronterait prioritairement l’ennemi intégriste islamique. Une rupture avec certaines des positions passées du FN qui reçoit l’approbation (par SMS) de Marine Le Pen, le soutien (parla diffusion massive du texte) de Louis Aliot, son compagnon, et la bénédiction « à 99% » (par téléphone) de Jean-Marie Le Pen. Seul Florian Philippot, vice-président du FN, prend soin de préciser qu’il s’agit d’une « position personnelle », à laquelle Aymeric Chauprade, appelé par Valeurs actuelles, rétorque qu’il s’agit d’une position personnelle sur une position personnelle » et que « quand un parti devient un parti de gouvernement, il est normal et sain que des différences et des courants s’expriment, si la cohérence globale est assurée ».

Reste que le FN doit s’adapter à la nouvelle donne politique. La déconfiture totale de la gauche et le récent sondage révélé par Valeurs actuelles qui lui promet 50% des voix au second tour face au président sortant donnent de bons espoirs à Marine Le Pen si elle devait affronter la gauche. Quoi qu’en dise la présidente du FN, l’inconnue de la rentrée reste Nicolas Sarkozy. « Quand reviendra-t-il ? Sur quelle ligne ? En promettant quoi ? », s’interroge à haute voix un eurodéputé. « Sarkozy n’est pas une angoisse, balaie Marion Maréchal-Le Pen. Il y a tellement de billes contre lui, il a tellement déçu... » En privé, Marine Le Pen affirme même qu’elle a préférerait affronter l’ancien président plutôt qu’un homme neuf ; sans bilan. Et se prend, elle aussi, à rêver. Confession à mi-voix d’un élu frontiste : « On se dit encore que Marine ne peut pas gagner en 2017, que c’est trop tôt. Pour l’instant, il faut construire, se concentrer. Le plus important est de ne pas louper la prochaine marche. » Mais jusqu’ici, tout va bien ».

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