Françoise Giroud - L’enquête

Jeudi 28 mars 2013 // La France

Quelle trace Françoise Giroud laissera-t-elle dans l’histoire, les lettres, la politique ? La jeune génération a presque oublié son nom, alors qu’elle a disparu il y a tout juste dix ans et qu’elle fut, sa vie durant, une étoile de la capitale, une de ces Parisiennes qui ont fait rêver, notamment les jeunes femmes, par son talent, son audace, sa réussite. Son coup d’éclat fut sans doute de s’être inventée elle-même, s’être imposée dans un univers machiste, « sine patre, sine matre, sine genealogia. » Son nom même, qu’elle finira par faire reconnaître (au Journal officiel, en juillet 1964) est le symbole de cette auto-création, dont elle laissait soupçonner combien elle fut difficile, comme au forceps.

Avant de devenir la toute puissante associée de Jean-Jacques Servan Schreiber, elle avait été cette petite Léa France Gourdji, née en Suisse de parents ottomans, travaillant dès l’âge de quatorze ans, quittant l’école deux ans plus tard pour obtenir un diplôme de dactylo. Parvenue à la célébrité, elle s’identifiera à la modernité, ce concept qui, à lui seul, vous légitime aux yeux d’un monde qui n’admet pour valeurs sûres que celles de l’influence, de la brillance et des transgressions codifiées.

Françoise Giroud a reçu la reconnaissance de beaucoup de femmes journalistes qu’elle avait aidées, promues ou auxquelles elle avait servi de modèle. On pouvait s’attendre, au lendemain de sa mort, à des biographies louangeuses et admiratives. Pourtant, la première qui parut, sous la plume de Christine Ockrent, fut littéralement assassine. L’intéressée se justifia de sa férocité, en expliquant que son personnage n’aurait pas apprécié une hagiographie. Sans doute, mais ce n’était pas que la légende qui se trouvait ainsi mise à mal, il y avait la femme même, dont le destin s’expliquait par une sorte d’imposture. Alix de Saint-André résume le réquisitoire : « Christine Ockrent semble reprocher à Giroud, comme elle la désigne la plupart du temps, d’avoir mis son talent et son travail au service de cette France idéale, républicaine, laïque et universelle dont rêvaient ses parents, Juifs turcs de Constantinople, et surtout d’y avoir excellé au point d’incarner sa quintessence même, la Parisienne, pour lui remettre le nez dans ses origines exotiques et le mauvais bas-fond social d’où elle n’aurait jamais dû sortir. Il y a d’ailleurs un fond de vérité dans cette charge. Alix de Saint-André l’affirme elle-même. Elle était patriote à l’ancienne, sa Françoise, plus parisienne que si elle avait eu dix générations lutéciennes derrière elle. Amoureuse de la langue française ! La preuve : ce « Verlaine en Pléiade au dos tout creusé. », cette connaissance de Chateaubriand, qui aurait pu lui valoir le prix Combourg... J’ajouterai son radicalisme, dont Pierre Mendès-France n’était pas la seule figure de proue, puisque Clemenceau représentait beaucoup pour elle !

Mais pourquoi faut-il que ce soit Alix de Saint-André réputée quasi-réac, royaliste préférence légitimiste, marcheuse des chemins de Saint Jacques, tout en étant, il est vrai, un petit oiseau complètement libre, qui soit montée sur les grands chevaux de sa Gascogne, pour défendre, toutes griffes dehors, celle qui aurait dû être son contraire absolu ? En-ange histoire, en effet, que cette rencontre improbable entre deux femmes si différentes, séparées de quarante ans d’âge et qui auraient dû en découdre ! Journaliste à Elle, la jeune Alix avait d’ailleurs mission de rentrer dans le chou de l’icône féministe et elle y était tout à fait décidée ! « On allait voir ce qu’on allait voir !

On ne vit rien du tout. La petite dame qui m’accueillit, toute courbée, éteinte, marchait à tout petits pas de toute petite vieille (..) De petites traces blanches marquaient le coin de ses lèvres, comme j’en avais vu chez d’autres, et qui me mirent la puce à l’oreille : elle était en pleine dépression, sous médicaments... » Résultat final : une amitié incroyable, inconditionnelle, d’autant plus forte qu’elle ne se réclamait d’aucune connivence idéologique.

C’est elle qui va rentrer dans le chou de Christine Ockrent, furieuse de voir son amie ainsi maltraitée. Pour le piquant de l’affaire, Alix raconte que ladite Christine lui était tombée dans les bras après la cérémonie funèbre du Père-Lachaise, confondue en remerciements après les quelques mots qu’elle y avait prononcés à la mémoire de Françoise : « Une espèce d’abrazo à l’espagnol ou de hug américain, curieuse accolade - surtout vis-à-vis de Françoise qui détestait les effusions - contact imposé avec un corps plein de muscles et de tendons, tout en sport, sans chair. » De l’embrassade à l’estocade, le temps fut bref. Mais l’essentiel n’est pas là. Il est dans la passion dévorante d’Alix de - Saint-André pour découvrir les origines véritables dont Ockrent n’avait pas eu tout à fait tort de marquer l’importance dans son parfait manuel de trahison, s’il est une perfection dans cet ordre » (Angelo Rinaldi). Le scandale largement exploité dans la presse de lettres anonymes, de nature antisémite et pornographique que l’amante bafouée avait adressée à la future épouse de Jean-Jacques Servan-Schreiber avait servi de dispositif pour faire éclater la figure de l’icône. Alix de Saint-André pensait que cet usage était malhonnête, parce qu’il couvrait mais aussi parce qu’il atteignait l’énigme sans donner les véritables clés d’un drame personnel.

L’amitié que la journaliste-écrivain avait eue pour la mère se prolongera par une amitié pour la fille, la psychanalyste Caroline Ehiacheff. Elles vont conduire toutes les deux une enquête à la Sherlock Holmes, qui va les mener à la vérité que Françoise Giroud connaissait mais avait toujours cachée. Elle avait constamment refusé ses origines juives, se réclamant du catholicisme en dépit de son athéisme, n’hésitant pas à aligner les signes de croix à tel mariage de ses proches. Il est vrai qu’elle avait été baptisée, mais nullement à sa naissance, avec sa mère convertie, comme elle le prétendait. Elle l’avait été pendant la guerre, dans l’Allier, à cause d’un prêtre de campagne qui avait voulu protéger la famille de la persécution nazie. De toutes ses forces, elle avait obstinément refusé cette fatalité juive qui, pensait-elle, la vouait au malheur. Mais elle n’avait pas prévu que cette fatalité la rattraperait presque malicieusement, avec un petit-fils, qui découvrant ses vraies origines, deviendrait un excellent rabbin, père de famille nombreuse et féru des Écritures. Elle lui avait pourtant écrit : « Le passé m’ennuie. D’ailleurs, je n’en ai pas. Je l’abolis au fur et à mesure que la vie avance. C’est moi l’auteur de ma vie, tu comprends ? » Curieux rattrapage du destin, dont 1a fondatrice de l’Express avait voulu se protéger avec les siens, mais qui démontre que l’histoire profonde de l’Europe ménage des retours qui déstabilisent les certitudes réputées modernes. Pour le découvrir à tous, il fallait cette amitié qui rompait les convenances du temps. 

Alix de Saint-André - « Garde tes larmes pour plus tard », Gallimard, prix franco : 22 €.

Répondre à cet article