François Hollande, un président qui rétrécit.

Par christian salmon

Lundi 9 juin 2014 // La France

Son allocution au lendemain des européennes en est une nouvelle illustration. La chronique du hollandisme se donne à lire comme une suite incohérente de contre-performances, une succession de couacs, de tête-à-queue idéologiques, de télescopages entre la vie privée et la vie publique, de trahisons et de scandales d’État. Ce n’est pas seulement à la chute de la maison Hollande que nous assistons mais aux derniers jours de la Ve République.

Pendant sa campagne de 2011-2012, François Hollande avait beaucoup maigri. Depuis deux ans, c’est un président qui rétrécit. Il rétrécit la politique. Il rétrécit la gauche. Il rétrécit la France. Jusque-là, les sondages en donnaient une vague idée ; les élections municipales et européennes viennent d’en montrer l’étendue. La politique est discréditée, la gauche, divisée comme jamais, la France désorientée.

En deux ans, l’homme maigre de 2012 a repris du poids. Il craque à nouveau dans ses coutures. C’est sa stature présidentielle qui ne cesse de s’effilocher. Le candidat « allégé » des primaires est devenu un président plombé par l’impopularité. Il avait fait de sa diète spectaculaire une preuve de sa volonté d’être candidat. Sa chute dans les sondages compromet chaque jour davantage sa capacité à se représenter.

Allocution présidentielle, lundi 26 mai, au lendemain de la défaite aux élections européennes.
Allocution présidentielle, lundi 26 mai, au lendemain de la défaite aux élections européennes. © (Elysée)

Il a déçu ses soutiens et conforté ceux qui le combattaient. Il a trahi ceux qui l’ont élu et mobilisé ses opposants. Il a dispersé la gauche (« les sept gauches » devrait-on dire), et favorisé une recomposition inédite de la droite (« la droite pour tous »). L’abstention atteint des sommets. La gauche est à son plus bas niveau historique sous la Ve République. La France, en proie à ses vieux démons, s’enfonce dans la régression.

On peut invoquer toutes sortes de raisons pour expliquer cette situation, la principale étant l’orientation politique suivie par le gouvernement contrairement aux engagements pris pendant la campagne, au contrat noué avec les Français au moment de l’élection. De ce point de vue, la déception des électeurs socialistes est à la mesure des réformes ajournées : réforme du traité européen de stabilité budgétaire, taxe à 75 % des hauts revenus, réforme bancaire, réforme fiscale transformée en pause fiscale, droit de vote des étrangers, récépissés pour les contrôles policiers… Des batailles perdues parfois sans combat et parfois sans ennemis déclarés ou face à des ennemis imaginaires, des fantômes d’ennemis, fabriqués et agités par les médias.

Le discrédit qui frappe François Hollande à mi-mandat ne se résume pas à une liste de promesses non tenues, ni même à l’absence de résultats économiques en matière de croissance, de chômage. L’écart entre les discours de la campagne et l’orientation politique n’est devenu explicite qu’au début de l’année 2014, avec l’annonce du pacte de responsabilité. Son discrédit est bien plus ancien ; il date des premiers mois de son mandat.

Dès l’automne 2012, la presse n’a pas eu de mots assez durs pour dénoncer l’amateurisme de l’exécutif, le défaut de communication ou de cap, bref l’absence d’un récit structurant qui serait le péché originel du hollandisme. C’est en effet l’illusion fréquente des communicants, qui appliquent à la vie politique les recettes du marketing. L’identification avec un président de la République n’est pas simple « connexion » avec une marque. C’est un enjeu symbolique complexe, qui dépend du succès ou de l’échec d’une série de performances : la cohérence du récit politique, le système de métaphores utilisé, le contrôle de la réception et de la diffusion de ce récit sur les réseaux sociaux. C’est une bataille qui oppose des forces sociales, des institutions, des narrateurs sur une scène " la médiasphère " où chacun intervient, usant d’un langage de persuasion.

Le modèle est ici moins le feuilleton ou la série TV que le jeu vidéo avec ses « plateaux ». L’acteur politique traverse une série d’épreuves ou de tests au cours desquels il perd des points « de vie » ou de popularité dans les sondages. Il dispose pour cela d’un crédit, c’est-à-dire d’un capital initial de sympathie qui va diminuer pendant l’exercice du pouvoir, mais qui ne doit jamais s’épuiser complètement.

Ce champ de bataille est autant une affaire de conviction et de courage que de communication, c’est une arène politique, un champ de bataille idéologique et culturel. C’est le dissensus au cœur de la démocratie. Quand la trahison gagne les états-majors, que les troupes désertent et que le défaitisme s’empare des populations, les fins se perdent, la démocratie dégénère en manœuvres, en intrigues, en complots. Le récent remaniement en fut l’épilogue navrant. Il est le résultat d’une série de batailles symboliques perdues, au cours desquelles le président est apparu de moins en moins "en contrôle", au point de se voir imposer le choix de son premier ministre.

Plutôt que des séquences qui se suivent et s’enchaînent de manière linéaire, la chronique du hollandisme se donne à lire comme une suite incohérente de contre-performances, une succession de couacs, de décisions sans lendemain, de tête-à-queue idéologiques, de télescopages entre la vie privée et la vie publique, de trahisons et de scandales d’État, comme la ténébreuse affaire Cahuzac qui condense tous les éléments d’une crise générale de crédibilité de la parole publique. Ainsi peut-on décrire le demi-mandat de François Hollande comme une série de coups performatifs ratés qui sont comme les étapes successives de son discrédit.

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