Médiapart

François Hollande : les adieux à la gauche.

Par François Bonnet et Mathieu Magnaudeix

Mardi 9 avril 2013 // La France

Disons-le tout net. Rendre intéressante l’intervention présidentielle, jeudi soir sur France 2, relevait largement de la mission impossible. Un président dans une impopularité jamais connue sous la Cinquième République au bout de dix mois de mandat ; un taux de chômage au-dessus des 10 %, frôlant les records historiques de 1997 ; un pouvoir d’achat des Français en recul pour la première fois, au vu des statistiques du dernier trimestre 2012 ; une crise de l’Europe et de l’euro sans précédent, avec un État membre, Chypre, dont l’économie explose et un autre État membre, l’Italie, sans gouvernement et dans une impasse politique durable.

François Hollande le 28 mars sur France2.
François Hollande le 28 mars sur France2.

Or, paradoxalement, cette mission impossible fut presque accomplie. Car une immense surprise ressort de ce long propos présidentiel qui, aux alentours de la dixième minute, a dû perdre l’essentiel de ses auditeurs assommés de chiffres et de jargon technique. François Hollande mettait en scène et en mots la cérémonie de ses adieux à la gauche. « Je ne suis pas un président socialiste, je suis le chef d’État de la France », devait-il d’ailleurs préciser aux alentours de la quarantième minute.

Nous venions de l’apprendre et le devinions : effectivement, François Hollande aura réussi l’exploit, dans cette cinquième intervention « devant les Français » depuis son élection, de ne pas prononcer le mot « gauche », de ne pas même citer le nom du parti socialiste, de ne pas même évoquer « les écologistes », d’ignorer délibérément les questions de majorité politique. Plus de gauche, plus de droite ; plus de partis ; plus de majorité politique ou parlementaire. Un abus impressionnant du « je ». Voilà la révélation de cette intervention : la dissolution de la politique, des débats, des alternatives, dans un « je » présidentiel renouant avec les pires démons de nos institutions.

La métamorphose est d’une rapidité surprenante, si l’on veut bien se référer à celui qui fut le précédent président issu de la gauche : François Mitterrand. Chacun sait aujourd’hui son plaisir entier à avoir endossé les habits de ce présidentialisme exacerbé et monarchique tant vilipendé dans le talentueux pamphlet du Coup d’État permanent. Mais François Mitterrand dut attendre un peu pour cela, laissant un temps l’illusion d’une démocratie sociale et parlementaire prospérer : 1983 fut un premier tournant ; en 1986, la cohabitation fut la renaissance d’un présidentialisme sans limite ; 1988-1995 fut une caricature de cette monarchie constitutionnelle à la française.

Voilà François Hollande faisant l’intégralité de ce parcours, qui prit deux mandats de sept ans…, en dix mois ! Effarante régression, au moment où un pays en crise profonde recherche et a impérativement besoin de mobilisations citoyennes, de corps intermédiaires, de débats déconcentrés, de processus innovants de décision, de prises de risques, pour s’extirper d’une crise historique et mener dans la paix civile et sociale une mutation équivalente à la révolution industrielle.

François Hollande a donc, en ce jeudi 28 mars, effacé la politique par une succession de « je » présidentiels. Cette posture consistant à tout revendiquer, à tout assumer, à affirmer tout décider (jusqu’à préciser, tel un directeur comptable, que « les achats des administrations seront désormais tous regroupés », pour d’obscures économies…) ne fait pas qu’affaiblir le système politique. Elle ridiculise son système de pouvoir : le premier ministre n’a pas été cité – il n’existe plus –, les ministres ont tout juste été évoqués, comme d’insolents élèves dont il fallait parfois savoir accepter les incartades.

Dès lors, que reste-t-il sur cette table rase, où le Parlement, les partis et le gouvernement ne sont au mieux que d’obscurs et irresponsables appendices ? Il reste un président, homme seul face au peuple et face à une crise dont les prolongements et les complexités sont sans précédent. « Qui peut croire une telle fable ? » aurait dit Nicolas Sarkozy en un autre temps et sur un autre sujet.

C’est le pari de François Hollande : tenir coûte que coûte sur un mode de récit, qui peut sembler suranné, irréel, voué à l’échec, mais dont il estime qu’il sera in fine entendu par l’opinion. Le pari est d’autant plus stupéfiant qu’au sortir de cette heure et quart d’entretien, on ne sait à qui François Hollande a parlé. Pas à la gauche : il ne l’a pas même évoquée. Pas à la droite : il n’a pas fait de pas important en sa direction. Alors à qui ? Aux chefs d’entreprise et décideurs économiques, incontestablement : « J’ai besoin de tous les Français ! Et les chefs d’entreprise, leur réussite est la nôtre. »

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