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François Hollande et la question démocratique.

Par Edwy Plenel

Dimanche 2 février 2014 // La France

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La rupture la plus décisive du président Hollande avec le candidat Hollande n’est pas celle que l’on croit. Qu’il ait en grande part renoncé aux promesses de ses discours électoraux sur les questions sociales, c’est une évidence qui reste cohérente avec ses convictions économiques, plus libérales que socialistes. En revanche, sa présidence fait le choix du pouvoir personnel, à rebours d’une nécessaire refondation démocratique.

Tous ceux qui ont en mémoire la lente reconstruction de la gauche, discréditée et divisée, aux débuts de la Cinquième République, se souviennent encore de la ligne de partage tracée par celui qui finira par l’incarner, François Mitterrand : « Entre de Gaulle et les républicains il y a d’abord, il y aura toujours le coup d’État. » Faudra-t-il ajouter, cinquante ans précisément après cette mise en garde du Coup d’État permanent (Plon, 1964), ce post-scriptum : « Entre Hollande et les démocrates, il y a désormais le pouvoir personnel » ?

Tout comme la présence, aussi visible que subliminale, d’une tapisserie évoquant les amours du roi de Perse et de sa nouvelle favorite, image qui annonçait la répudiation prochaine de l’ancienne (lire ici cette trouvaille d’un confrère), c’est sans doute l’événement le moins discuté et pourtant le plus manifeste de la dernière conférence de presse présidentielle : l’affirmation définitive du pouvoir sans partage d’un homme seul qui décide et tranche, fixe les priorités et impose les choix, efface le Gouvernement et ignore le Parlement. Une accentuation présidentialiste qu’annonçaient déjà les vœux élyséens du 31 décembre 2013, où légiférer n’était plus qu’une formalité – « Une loi sera votée » (lire ici) – tandis que les ordonnances détrônaient la délibération parlementaire (lire là). Les différences de personnalités n’empêchent pas la similitude essentielle : à l’instar de la présidence sarkozyste, la présidence hollandaise se décline à la première personne du singulier.

Aux jours du deuxième anniversaire du discours du Bourget prononcé le 22 janvier 2012, tournant d’une campagne électorale soudain soucieuse des travailleurs et lucide sur leur adversaire anonyme – « la finance » –, il est logique de souligner combien la politique économique imposée à son gouvernement par François Hollande est à l’opposé de ses refrains électoraux. Tandis qu’elle est applaudie par le Medef, qui n’en espérait pas tant d’un pouvoir supposé de gauche, des économistes dont la lucidité n’exclut pas le pragmatisme, à l’instar de l’Américain Paul Krugman (lire là), avouent leur sidération devant cette volte-face dont Christian Salmon a, ici même, magnifiquement montré ce qu’elle avait de désastreux et de désespérant.

Mais ce constat, et la légitime critique qui en découle (largement documentée sur Mediapart, par exemple ici et ), ne sauraient exclure une part de sincérité et de conviction chez le second président socialiste de la Cinquième République. Son apparent tournant n’a rien à voir avec celui de la rigueur auquel s’était rangé son prédécesseur, François Mitterrand, en 1983, après un débat intense et, surtout, une orientation contraire. Dès le début de son quinquennat, sans aucune pression des événements – ce qui justifie le reproche d’une « étrange capitulation » énoncé par Laurent Mauduit (lire ici) –, François Hollande a choisi ce chemin d’une politique de l’offre qui se traduit par des cadeaux copieux aux entreprises plutôt que par une relance du pouvoir d’achat des salariés.

En confirmant et en accentuant ce choix, sans ambages ni précautions, il affirme sa cohérence personnelle, quelque peu occultée pendant sa décennie de premier secrétaire du PS et durant une campagne électorale gauchie par nécessité. Celle d’un libéral en économie qui croit aux vertus du marché, de sa main invisible et de ses ajustements spontanés, bien plus qu’aux exigences régulatrices de la puissance publique. D’un libéral rationnellement convaincu que cette politique, aussi douloureuse soit-elle pour ceux qui la subissent, est la seule à pouvoir conduire au retour de l’emploi et de la croissance. Et, du coup, persuadé qu’en maintenant ce cap, il en récoltera les fruits pour être réélu en 2017.

Qu’il s’agisse d’une illusion, comme l’argumentent aussi bien des modérés (à Roosevelt 2012 et chez Nouvelle Donne) que des radicaux (les Economistes atterrés ou le Front de gauche), ne signifie pas pour autant qu’elle relève d’une trahison intime. Stéphane Alliès, en exhumant La Troisième alliance (Fayard, 1984), livre signé Max Gallo mais largement écrit par François Hollande (lire ici son article), et les Pinçon-Charlot (Michel et Monique), en feuilletant La Gauche bouge (JC Lattès, 1985), manifeste épuisé des « trans-courants », pour leur dernier livre, La violence des riches (Zones, 2013), ont montré que la véritable constance de François Hollande se situait dans ce crédo plus social-libéral que social-démocrate.

En revanche, sur le terrain démocratique, celui de la pratique du pouvoir, des institutions et de leur évolution, du présidentialisme et de ses contraintes, nous assistons à un véritable tête-à-queue. Libéral en économie, François Hollande ne l’est pas politiquement. Et l’on sent bien que c’est là que gît la sourde tension qui traverse l’actuel pouvoir et sa majorité parlementaire. Quand Jean-Marc Ayrault lâche au Monde : « Dans nos institutions, c’est le président qui fixe les orientations » (lire ici son interview) ou quand Christain Eckert, rapporteur (PS) du budget à l’Assemblée nationale, lance à Mediapart : « Le chef de l’État n’est pas le seul maître à bord » (voir là notre entretien), le premier fait le constat de ce qui l’entrave et le second proteste contre ce qui le jugule.

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