Valeurs Actuelles

France : Investigation, mode d’emploi.

Jeudi 17 janvier 2013 // La France

Presse L’affaire ou la non-affaire Cahuzac a relancé le débat sur les journalistes d’investigation. Comment travaillent-ils ? Qui les alimente ? Enquête... sur les journalistes enquêteurs.

Faut-il brûler les journalistes d’investigation ? Pour ceux hommes politiques, grands patrons qui sont épinglés par leurs révélations meurtrières, la réponse est oui. En revanche, pour ceux qui revendiquent le droit de savoir, le devoir de non-connivence ou, pour être pompeux, le journalisme citoyen, la réponse est non.

Qui pourrait le contester ? En démocratie, la presse doit afficher son indépendance à l’égard du prince et de ses courtisans, être prête à mettre sur la place publique des informations dérangeantes. C’est au nom de ce credo que depuis une trentaine d’années, en France, est apparu le journalisme dit d’investigation... encore que la formule relève du pléonasme puisque, par définition, un journaliste doit enquêter.

Au début des années 1980, quelques rédacteurs de quotidiens ou d’hebdomadaires se mettent à rêver d’un énorme scoop qui ferait trembler les puissants. Comme les célèbres Bob Woodward et Carl Bernstein, journalistes au Washington Post qui, en 1972, ont révélé le scandale du Watergate qui a provoqué, deux ans plus tard, la démission de Richard Nixon.

Woodward et Bernstein, sans oublier, en France, Jacques Derogy : trois icônes dont l’ombre plane encore sur toute une. profession... Aujourd’hui, Edwy Plenel a pris leur relais avec Mediapart, le site qu’il a fondé en 2008, qui compte aujourd’hui 60 000 abonnés. Non sans rappeler les scoops dont il fut l’auteur lorsqu’il travaillait au Monde. Comme la mise au jour de la troisième équipe de l’affaire Greenpeace. Ou l’histoire du vrai-faux passeport d’Yves Chalier, "héros" malgré lui du sulfureux dossier Carrefour du développement... Sur d’autres scoops qui, parfois, retombent comme un soufflé ou s’avèrent faux, comme le financement du PS par le général Noriega sorti dans le Monde le 27 août 1991, il se montre moins prolixe. Qui pourrait le lui reprocher ? Quel journaliste, après tout, n’a pas commis d’erreur ?

Depuis un mois, on parle beaucoup de Mediapart. La raison ? Le site a révélé le 4 décembre que le ministre délégué chargé du Budget, Jérôme Cahuzac, aurait détenu un compte en Suisse, à l’UBS, de 2000 à 2010, date à laquelle, juste avant d’être élu président de la commission des finances de l’Assemblée nationale, il aurait transféré ses avoirs à Singapour. Pour renforcer son enquête, Fabrice Arfi, de Mediapart, fait état de l’enregistrement téléphonique - qui remonte à 2000 - d’un homme qui s’inquiète de l’existence d’un compte UBS à son nom, d’autant plus qu’il va être candidat aux municipales de 2001 à Villeneuve-sur-Lot... Pour Arfi, aucun doute : la voix est celle de Cahuzac...

Pour donner davantage de poids à son papier, le journaliste s’appuie sur le témoignage d’un ancien inspecteur des impôts, Rémy Garnier. Ce dernier qui a eu à fouiner dans les affaires fiscales de l’ancien député du Lot-et-Garonne, dans des conditions controversées, laisse entendre qu’il aurait été détenteur d’un compte en Suisse de 1988 à 1991, époque où il officiait en tant que conseiller économique au cabinet du ministre de la Santé, Claude Évin... Une révélation choc. Sauf que Garnier ne l’a pas obtenue lui-même. C’est un informateur qui la lui a apportée. il n’empêche. Ce 4 décembre au soir, c’est la panique à Bercy. Jérôme Cahuzac dément : « Je n’ai pas et n’ai jamais eu de compte en Suisse. » Voilà qui est clair et net. Et d’annoncer une plainte en diffamation contre Mediapart. Gênant tout de même : Cahuzac a tardé d’écrire à l’UBS afin que celle-ci le disculpe. Mediapart maintient ses informations qui se fissurent lorsque Garnier déclare au Parisien : « Je n’exclus pas à 100 % l’hypothèse de l’innocence de Cahuzac. » Et qu’il va jusqu’à reconnaître s’être trompé en affirmant que ce dernier était propriétaire d’une maison à Marrakech et d’un appartement à La Baule.

Sous la baguette de Plenel, expert en mise en scène et dramaturgie journalistique, Media part poursuit ses investigations. Le mardi 11 décembre, il donne le nom du gestionnaire de fortune de l’ancien député du Lot-et-Garonne : Hervé Dreyfus... Lequel, précise le site, habite avenue Pierre-1er-de-Serbie, à Paris, à deux pas du domicile de Jérôme Cahuzac. Dont le frère, Antoine, ancien banquier, est lui aussi ami de Dreyfus.

Le 21 décembre, Mediapart, plein de constance, croit fendre l’armure de l’innocence du ministre délégué chargé du Budget en révélant l’identité du détenteur du fameux enregistrement : Michel Gonelle, avocat de Garnier et adversaire politique de Cahuzac. L’avocat, qui en a informé l’Élysée, se montre formel : la voix que l’on entend est bien celle du ministre... Le doute laisserait-il la place à la certitude ? Pour être définitivement convaincu, on aimerait que le site de Plenel publie le document attestant que Cahuzac a bien détenu un compte à l’UBS. Avec Plenel, qui depuis un mois, a l’art de tout consommé, tout est possible... Une chose est sûre : dans cet affrontement au couteau qui oppose Cahuzac à Mediapart, le premier joue son maintien au gouvernement, le second sa crédibilité.

Aujourd’hui, avec l’arrivée du Net et surtout des réseaux sociaux, la course effrénée entre concurrents est devenue la règle. À n’importe quel prix ! Pour quel intérêt ? Souvenons-nous du fameux SMS, réel ou supposé, de Nicolas Sarkozy révélé par le site Internet du Nouvel Observateur adressé à Cécilia...

Les politiques, les grands patrons, les "people" n’ont qu’une crainte : qu’une information vraie ou fausse se promène sur des sites. Bref, que leur intimité soit violée. Est-il nécessaire par exemple de révéler qu’un grand patron français a été assigné par son ex-compagne pour régler une pension alimentaire à son fils ?

Empressons-nous de le souligner pour lever toute ambiguïté : l’enquête de Mediapart sur le comportement fiscal de Cahuzac est parfaitement légitime. Comme il est légitime de s’intéresser aux dérapages financiers des élus ainsi que l’a fait à plusieurs reprises le site de Plenel, notamment sur des sénateurs. Comme il est normal de tenter d’y voir clair dans des dossiers judiciaires ultrasensibles qui mettent en cause de près ou de loin l’ancien pouvoir : Bettencourt, Karachi, les sondages de l’Élysée, etc. Ou encore des dossiers de santé publique dans lesquels la presse a joué un rôle d’éclaireur. Aurait-on connu l’affaire du sang contaminé sans la détermination d’Anne-Marie Casteret, décédée il y a quelques années ?

La vérité oblige à dire qu’en l’espèce le vrai journalisme d’investigation n’à rien à voir avec la rapidité. Exemplaire fut celui d’Éric Conan qui a consacré de longues semaines à des recherches sur le camp de Pithiviers avant d’écrire Un crime oublié dans l’Express du 15 mai 2003. « Une enquête, disait Plenel à l’occasion d’une table ronde organisée par la revue Esprit (décembre 1990), c’est du travail, de l’acharnement, un emploi du temps aléatoire, des fausses pistes à vérifier, des pièges à contourner, un mélange de séduction et de rapports de force, de chaud et de froid, au total une galère assez éreintante psychologiquement. »

Voilà bien une vision idyllique, pleine d’optimisme. En écho, Pierre Péan, réputé pour la qualité d’enquête de ses ouvrages, répondait il y a quelque temps à Plenel dans un entretien à la revue Médias : « Le paradoxe est que la plupart de ceux qui sont devenus les grands journalistes d’investigation en France, à partir du début des années 1990, avaient au moins un point commun : "ils n’investiguaient pas » : Il s’agissait tout au plus d’une association occulte entre des journalistes et des juges, ou des journalistes et des flics. » Et Péan d’insister : « La grande majorité de ces journalistes n’étaient en réalité que des gestionnaires de fuites ; Ou purement et simplement, des porte-parole, des attachés de cabinet des grands juges. »

C’est vrai que, quitte à déplaire à certains "seigneurs" de la profession, le journalisme d’investigation ne constitue pas toujours la résultante d’enquêtes fouillées. Il peut être le fait de connaisseurs avertis des arcanes du monde judiciaire et policier, qui réussissent à mettre la main sur un rapport, un procès-verbal, un réquisitoire, que leurs confrères n’ont pu obtenir. La presse française fourmille d’exemples. On l’a vu récemment avec l’audition de Nicolas Sarkozy dans l’affaire Bettencourt, largement évoquée dans le journal Sud-Ouest. Ou encore avec les procès-verbaux d’audition des deux ex-épouses de Ziad Takieddine et Patrick Gaubert, repris dans la presse, qui mettaient en cause l’ex-directeur de cabinet de Balladur dans le dossier Karachi... On pourrait encore citer les procès-verbaux de l’affaire Clearstream qui s’étalaient à la une de plusieurs journaux... Dans son traitement, que de certitudes, de vérités assénées ! D’un côté, les pro-Villepin, de l’autre, les anti-Villepin... L’auteur de ces lignes, précisons-le, est loin d’avoir l’apanage de la vérité. Lui aussi a commis des erreurs.

Le journalisme d’investigation comporterait-il une part de mythe, véhiculé savamment par ses représentants ? L’enquêteur ne serait-il qu’une boîte aux lettres se contentant de recevoir un document destiné à être publié dans son journal ? Voudrait-il exercer un magistère dans la diffusion de l’information ? Plutôt sévère, y compris pour l’auteur de ces lignes, cette vision des choses doit être nuancée. Depuis le milieu des années 1980, on l’a dit, grâce à l’éclosion du journaliste d’investigation, l’information, cessant d’être aseptisée ou convenue, agace le prince et ses courtisans. Souvenons-nous du délit d’initié de l’affaire Pechiney à la fin des années 1980, et de l’apparition du nom de Roger-Patrice Pelat révélé par l’Express qui contraignit François Mitterrand à s’exprimer à la télévision. Ou des fameuses écoutes téléphoniques révélées par le Monde. Ou encore du lièvre soulevé par Éric Branca dans Valeurs actuelles, en juin 2001, sur la gestion de la Mutuelle retraite de la fonction publique (MRFP),du temps de la présidence de René Teulade. Depuis plusieurs mois, Mediapart a multiplié les informations inédites sur l’affaire Bettencourt. Que ce soit la divulgation des enregistrements sauvages du majordome de l’actionnaire principale de L’Oréal, le témoignage de son ex-comptable ou les liens de Patrice de Maistre avec Éric Woerth. Ce travail n’a pas plu à tout le monde. Notamment à certains caciques de l’UMP qui, comme Xavier Bertrand, ont dénoncé « ses méthodes fascistes ». Heureusement, Philippe Bilger, encore avocat général près la cour d’appel de Paris, peu suspect d’être un thuriféraire de Plenel, avait réagi le 9 juillet 2010 sur le blog de Marianne pour dézinguer ces jugements hâtifs : « Ces personnalités connaissent-elles le sens des mots, le poids des idées et le sens de l’Histoire ? Où sont l’abjection, la destruction personnelle,l’antisémitisme, l’occupant, la haine, le rejet de la république.

Dans son mémoire soutenu à Sciences Po Lyon le 5 septembre 2010, Pauline Curtet retrace la dérive de certains journaux en décortiquant le papier du Monde du 17 juin 2003 titré « Affaire Alègre : les enquêteurs reconstituent l’histoire de "la maison du lac de Noé" ». Les auteurs y laissaient entendre que s’étaient déroulés dans ce lieu des « actes de torture » au cours de « soirées suspectes » et que lien pouvait y voir des « anneaux fixés aux murs »... En réalité, tout était faux, le procureur de Toulouse se fendant d’un communiqué pour le faire savoir. Le Monde retiendra la leçon, publiant quelque temps plus tard une contre-enquête sur cette affaire qui porta un coup au quotidien...Malgré ses ratés, l’investigation reste évidemment utile. Elle a beaucoup apporté en bousculant le secret de l’instruction.

Qui peut oublier que la vérité d’un moment ne débouche pas forcément sur la vérité tout court ? Comment oublier les dégâts causés par la presse dans l’affaire d’Outreau où certains investigateurs crurent et écrivirent que des notables animaient un réseau de prostitution d’enfants ? Comment ne apporté en bousculant le secret de l’instruction. Un jour, peut-être, contribuera-t-elle à ouvrir une brèche réelle dans le secret défense,parfois indispensable à l’intérêt de l’Etat, mais si souvent mis en avant pour éviter que ne surgisse une vérité déplaisante. Témoin, l’affaire des frégates de Taiwan qui se termina par un non-lieu, ou celle de Karachi qui patine malgré la pugnacité du juge Van Ruymbeke. L’investigation constitue l’une des marques de fabrique de la démocratie, inconnue et interdite dans les États totalitaires. Mais qu’on y prenne garde : à vouloir tout connaître, tout savoir, percer les secrets jusqu’à l’intérieur des alcôves, on risque de se rapprocher dangereusement de 1984, le célèbre roman de George Orwell.

GILLES GAETNER
Valeurs actuelles du 3 janvier 2013

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