Forces et faiblesses de l’armée de Bachar El-Assad.

Lundi 23 juillet 2012 // Le Monde


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L’opposition armée syrienne inflige de sévères pertes aux militaires du régime parmi lesquels les défections se multiplient. Mais Assad n’a pas encore utilisé ses armes lourdes ni son arsenal chimique.

Si l’armée syrienne ne trouve pas le moyen de soulager la pression croissante qui pèse sur ses capacités et sa cohésion, elle finira probablement par s’effondrer, entraînant avec elle une bonne partie du régime.

L’armée est le principal instrument du président syrien Bachar El-Assad : sans elle, le régime tomberait rapidement. Pour le moment, elle résiste à la pression due à des mois de combats contre une force de l’opposition de plus en plus puissante, à l’expansion géographique constante de sa mission et à une série de défections et de pertes au sein de ses troupes. Cette pression augmente, et l’armée ne pourra probablement pas y résister indéfiniment. Elle finira par céder, se désintégrer ou se retirer dans le bastion alaouite [nord-ouest de la Syrie, où vivent les alaouites, la communauté à laquelle appartiennent les Assad] afin de préserver ce qu’il reste du régime. L’autre possibilité, c’est que certaines unités se dressent contre le régime.

La guerre qui oppose les forces du régime à l’opposition dure depuis un an maintenant, et l’on est passé d’affrontements intermittents et dispersés à des combats plus ou moins réguliers dans de vastes zones de gouvernorats clés. On se bat pratiquement tous les jours à Idlib, Alep, Homs, Hama, Deir Ezzor, Dar’a et dans la région de Damas. A titre d’exemple, du 10 au 18 juin, des combats quotidiens ont eu lieu à Deir Ezzor [est de la Syrie] et, du 14 au 18 juin, dans la région de Damas. Le mois dernier, les combats ont touché plus de quatre-vingts sites dans tout le pays, contre soixante-dix en mai. L’augmentation a été spectaculaire dans les gouvernorats de Lattaquié [nord-ouest] et de Deir Ezzor.

Avec l’intensification de la guerre, l’armée est confrontée à quatre facteurs de stress :

  1. L’augmentation des capacités de l’opposition. Les forces armées de l’opposition deviennent plus redoutables. Malgré leur manque d’unité et la faiblesse de leur puissance de feu, elles jouissent du soutien de la population musulmane sunnite, se battent efficacement dans les environnements aussi bien urbains que ruraux, et leurs formations sont plus nombreuses et mieux armées. Les forces de l’opposition constituent désormais une vaste organisation dont les structures de commandement sont plus efficaces. Elles ont en outre appris à combattre à la fois l’armée régulière et les chabiha, les milices du régime.
  2. La géographie. La Syrie est un grand pays au terrain rural et urbain complexe. Les lignes de communication sont parfois longues et vulnérables. Damas, par exemple, se trouve à 300 kilomètres d’Alep et Homs à 360 kilomètres de Deir Ezzor. Pour se rendre dans le nord en partant de Damas ou dans l’est en partant de Homs, les forces du régime doivent effectuer de longs déplacements et les lignes de communication sont vulnérables même quand les distances entre les points clés sont plus courtes, comme le prouvent les nombreux véhicules détruits que l’on voit abandonnés sur les routes. De plus, le gouvernement ne peut contrôler en permanence l’ensemble du pays. Si les forces du régime ne sont pas présentes ou proches, les éléments de l’Armée syrienne libre (ASL) peuvent se déplacer avec une relative liberté, dans les zonés urbaines comme dans les zones rurales.
  3. Le rythme des opérations. Le gouvernement a intensifié ses opérations depuis la mi-mai et les éléments de l’opposition armée sont en train d’en faire autant. L’intensification des combats impose des exigences supplémentaires aux forces du régime. Au cours des dernières semaines, l’armée a dû envoyer plusieurs régiments blindés en renfort à Alep et à Deir Ezzor, où les forces locales ne parvenaient pas à faire plier la résistance.
  4. L’usure. Les combats, les défections et les désertions provoquent une usure des hommes et du matériel. Selon l’observatoire syrien des droits de l’homme et le gouvernement syrien, les forces du régime ont quotidiennement subi des pertes en juin, de 20 à 25 tués et probablement dans les 80 blessés. L’armée, qui est dirigée par les alaouites, connaît aussi de ce qu’on peut appeler des "pertes de loyauté", c’est-à-dire qu’elle compte dans ses rangs des soldats sunnites en qui elle ne peut avoir confiance. Certains d’entre eux ont été désarmés ou incarcérés, d’autres continuent à la miner de l’intérieur. Et n’oublions pas l’usure psychologique : il est probable que certains hommes se contentent de faire le strict minimum parce qu’ils ne s’identifient pas au régime.

Le sort de l’armée syrienne dépendra de plusieurs éléments. Premièrement : peut-elle l’emporter en employant la stratégie qu’elle a déployée jusqu’à maintenant, c’est-à-dire en s’attachant à épuiser l’opposition ? Au bout d’un an de combats, cela semble peu probable. En effet, les effectifs de l’opposition armée augmentent, ses actions se font plus variées, son armement plus sophistiqué et ses opérations s’intensifient.

Deuxièmement  : l’armée syrienne peut-elle s’adapter et trouver de nouveaux moyens d’utiliser ses ressources ?

Là aussi c’est peu probable, pour deux raisons. D’abord, le régime considère le conflit comme un tout, ce qui exclut toute stratégie sérieuse pour contrer l’insurrection - aucune campagne de séduction ne pourra détacher la majorité sunnite de la population de l’Armée syrienne libre. Ensuite, en raison de la nature de l’armée elle-même. Comme le commandement effectif est entre les mains de généraux loyalistes et de sbires du régime, on a peu de chances d’avoir une analyse sérieuse de la situation et des solutions réalistes. Les opérations et les tactiques paraissent éculées, sans imagination, et nombre d’opérations sont mal exécutées. Si l’armée gagne, c’est grâce à sa masse et à sa puissance de feu, et non pas grâce à son habileté.

Il existe néanmoins certains facteurs qui maintiennent encore sa cohésion. L’armée et le régime conservent la loyauté des éléments alaouites, dont très peu seulement ont fait défection. Les soldats d’autres confessions demeurent également fidèles, que ce soit par engagement personnel ou à cause des avantages qu’ils retirent en termes de poste, de privilèges ou de solde. De plus, comme la guerre n’est pas encore perdue, il est possible que nombre d’entre eux - surtout ceux qui ont des intérêts dans le régime - pensent encore qu’Assad va gagner.

L’armée syrienne a en outre pris des mesures pour soulager la pression qu’elle subit. Elle fait largement appel aux chabiha, qui sont en majorité alaouites, pour soutenir ses opérations. Les milices permettent de soulager l’infanterie et les blindés et de ne pas trop mettre à l’épreuve la loyauté de la troupe, sunnite en majorité.

De plus, l’armée syrienne n’a pas encore utilisé toute sa force. Même si elle fait régulièrement donner l’artillerie contre des cibles militaires et civiles, elle pourrait le faire encore plus largement et plus intensément. Nul n’a encore subi le genre de bombardement qu’elle est capable d’infliger. Pour être plus précis, le régime n’a pas encore employé ses armes les plus lourdes, par exemple les canons de 180 et les lance-roquettes multiples de calibre 220 à 333 millimètres. Il n’a pas encore engagé totalement ses forces aériennes- il dispose de 275 avions destinés à l’appui au sol, plus d’autres qui pourraient être équipés pour ce type de mission. Et Assad pourrait même décider de recourir à l’arme chimique...

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