Fausses idoles.

Dimanche 2 décembre 2012 // La France

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Pour me convaincre que l’âme de la France a de beaux restes, je reviens chaque automne au Clos de Vougeot où se tient un salon du livre original. Son intitulé, Livres en vignes, promet un abordage de la culture bourguignonne par ses versants les plus ensoleillés. Alors que les vendanges s’achèvent, dans ce joyau cerné de vignes, sur cette côte civilisée par des moines, l’esprit des lieux hisse l’impétrant au-dessus de son étiage. Les trappistes de Cîteaux ne sont pas loin, leur psalmodie inspire le lyrisme érudit de Jean-Robert Pitte, le grand géographe, quand à table il décrit un vin son terroir, son histoire, son cépage, son millésime, ses parfums au nez puis en bouche. De chaque lampée il soutire une mémoire et un poème.

On comprend que le vin civilise, qu’il restitue quelque chose de l’âme de la France en convoquant son histoire-géo. Âme catholique, rustique et rabelaisienne : 1e, chevaliers du Tastevin, quand ils sont intronisés, prêtent serment devant saint Vincent... et Bacchus. Puis ils festoient joyeusement durant cinq heures d’horloge. Épilogue au Maalox et à l’Oxyboldine.

Les organisateurs avaient prévu un débat sur le rôle de la religion dans la vie de la cité. Trois cathos de service : Bernard Lecomte, François Huguenin et moi. Un musulman, Malek Chebel, un juif, le rabbin Haïm Korsia, qui l’un et l’autre sont des amis. Nous fûmes d’accord sur l’essentiel : sans le recours à la transcendance, l’homme voué à fonder sa propre loi risque le sort d’un aveugle ivre de solitude, titubant dans un tunnel qui n’a pas de fin. Sur les sujets dits de société, qui mettent en jeu le sens de la mémoire, de la transmission, de la famille, de l’altérité, chacun a son approche, mais elles convergent vers la récusation de l’immanentisme et de la royauté de l’ego. Bien entendu, nous sommes partisans à la pertinence du clivage majeur opposant ce que Benoît XVI qualifie à juste titre de "relativisme" aux noces fructueuses de la Foi et de la Raison exaltées lors d’un discours fameux aux Bernardins. Doit-on rappeler que les deux totalitarismes du XXe siècle, celui de Lénine et celui de Hitler, ont bâti l’un et l’autre leur doctrine sur le socle d’un athéisme intransigeant ?

La société télévisuelle du spectacle a érigé en divinité païenne le pauvre Karabatic, qui n’est qu’un champion de handball. D’où l’attendu d’un malaise récurrent. Le système produit en permanence des idoles sportifs, chanteurs, comédiens, animateurs - incapables par définition de supporter la charge de religiosité barbare qui leur est imposée. Jadis et naguère, les modèles du saint, du héros, de l"honnête homme", du savant, du sage, équilibraient la fascination pour le riche. Désormais, le fric est l’étalon unique de l’éminence sociale, comme le prouve la pub qui partout suggère lourdement que la beauté, la distinction, la séduction, l’originalité, le bonheur sont des denrées achetables. Avec une naïveté confondante, le Brésilien Silva, acquis à grands frais par le PSG, s’est déclaré, je le cite, « très fier d’être le joueur le mieux payé du championnat français ». Longtemps cousin pauvre des jeux du cirque télévisuel, le handball français en a goûté les ivresses et les poisons grâce aux prouesses de son équipe de nationale, avec l’apothéose d’un titre aux JO de Londres. Dès lors il était inéluctable que Karabatic, son entourage, ses émules, convoitent ce fric qui ruisselle dans le monde du foot. Et tout aussi fatal que la corruption s’ensuive ; elle gangrène par définition tout univers dont les acteurs sont suffisamment médiatisés pour allécher les gens du marketing et les margoulins alentour.

On starifie un champion, on le mythifie pour lui faire endosser la promotion d’une marque ou d’un symbole et on se trouve piégé quand la divinité s’avère un clampin banal, quelquefois pire. On feint de s’indigner, on répudie le parieur maladroit ou le dopé imprudent, on se gargarise avec les "valeurs" du sport pour ne pas désespérer le "supporter", ersatz du "citoyen" selon Régis Debray. On ? Les acteurs innombrables et plus ou moins cyniques d’une machinerie qu’un Coubertin, un Roland Garros ou un Jauréguy eussent jugée infernale.

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